Hommage à Gérard Chaliand

Il y a un peu plus d’un an, à Paris, le 20 août 2025, s’éteignait le stratégiste et géopoliticien Gérard Chaliand. Observateur engagé et Hérodote des temps modernes, l’infatigable voyageur et observateur qu’il fut sa vie durant, n’aura jamais cessé de s’immerger dans les mouvements telluriques qui façonnent le destin des hommes et des sociétés. D’un bout à l’autre de son existence, il s’efforça d’être un éclaireur pénétrant des rapports de force et de la réalité de l’Autre, tirant de son expérience une œuvre littéraire hautement prolifique, mêlant poésie, histoire, interculturalité, polémologie et stratégie, somme de savoir conséquente, produite au cours d’une vie menée librement. La description historique qu’il a réalisée de la guerre et de la sphère « occidentale » est une pièce incontournable pour tout observateur préoccupé des questions internationales.

Une telle profusion intellectuelle n’eût été possible sans le tempérament aguerri du personnage. Découvrant très tôt la réalité extra-européenne, Gérard Chaliand a mené sa vie en aventurier, porté par ses rêves et par un élan vital qui lui fit dessiner son propre usage du monde. « J’ai mené ma vie en cavalier seul (en ce qui concerne l’action), avec des femmes aimées et quelques amis fiables sur quatre continents » conclut-il dans Le savoir de la peau. Ce choix l’amena à construire un rapport créatif entre l’action et la réflexion, entre son projet individuel, ses attaches sociales et la société instituée, non sans insécurité et contradictions. S’immiscer dans un milieu étranger, en mesurer les risques, intérioriser son contexte politique et historique, extraire une connaissance partageable de cette expérience, bâtir une épistémologie susceptible de rendre compte de l’Autre, discerner son armature stratégique, interrompre la marche, puis repartir… De fil en aiguille, ces éléments ont donné corps à une intelligibilité originale et à un socle méthodologique, à la fois conceptuel, psychologique et culturel, forgé dans le face-à-face avec le réel.

L’amitié fut un véritable port d’attache dans cette vie en mouvement. Celles et ceux qui ont croisé la route de Gérard Chaliand savent combien il était important pour lui de savourer la vie et d’amplifier le sens donné à l’aventure humaine dans des échanges authentiques.

Dunia avait déjà mis en ligne deux ouvrages traduits de l’auteur, en particulier Les empires et Pourquoi perd-on la guerre. Un nouvel art occidental. Le géostratège avait alors rendu compte du changement de monde qui s’opérait et de l’inertie européenne à en faire véritablement partie.

Un an après sa disparition, ces liens tissés ont pour ainsi dire rappelé la mémoire du compagnon manquant et convoqué une commémoration. Ce site web en est issu. Il réunit les témoignages de différents amis et proches de Gérard Chaliand qui reflètent la diversité des liens établis avec notre feu camarade.


En plus de l’hommage mémoriel, réunir ces écrits, faits de souvenirs, d’amitié et de réflexions sur les affaires globales, n’est pas tout à fait anodin dans l’ambiance sociale et géopolitique actuelle. L’esprit du temps étant marqué par un rétrécissement de la pensée et des libertés, il est salutaire de s’élever au-dessus de l’écume des choses pour raffermir des solidarités et porter un regard délié sur le monde.


Que révérence soit faite à Gérard Chaliand pour susciter encore une fois ce partage. 




François Soulard – chercheur indépendant et entrepreneur