Posts by Francois Soulard

Geoscientist, author, founder of Dunia

Gérard Chaliand, le guerrier poète

Par Claude Burgelin*

Un flash pour commencer. L’antre parisien de Chaliand, son pied-à-terre des décennies durant entre deux expéditions, était comme son autoportrait. Un studio perché au quatrième étage d’un escalier raide dans un quartier un peu à l’écart. Moins de 25 m2. Un aménagement sommaire mais à sa façon noble dans sa rigueur et son économie. Quelques livres, quelques dossiers, mais rien qui traîne ; au mur, un petit nombre de photos, de reproductions, de rappels de l’Orient ou de l’Asie. Peu d’objets, quelques tissus en belle matière. Un placard à vêtements à peine rempli, une cuisine minimaliste. Un mélange très pensé d’art de la présence (chaleureuse, élégante dans sa sobriété) et de la demeure d’un guerrier (on ne s’encombre de rien, prêt à partir sur l’heure).

À bien des égards, rien n’est plus paradoxal que l’amitié durable qui m’a lié depuis 1961 jusqu’à l’été 2025 à Gérard Chaliand. Je suis un intellectuel frêle, peu aventureux, n’ayant guère couru le monde ou respiré l’air de la guerre. « J’ai, dit Gérard, halé tous les possibles dans un constant assaut ». Je n’ai fait que suivre des chemins tout tracés à l’intérieur de l’Université et de l’Hexagone…

Je connais Gérard depuis les années sombres de la guerre d’Algérie. J’ai passé avec lui des nuits et des nuits à garder, tapi dans l’obscurité, la librairie Maspero, une des cibles visées par les attentats de l’OAS. Pour occuper le temps, nous parlions ou plutôt il parlait et je l’écoutais, moi étudiant de vingt ans, lui, de quelques années mon aîné, ayant déjà une large expérience du monde et de ses conflits. J’ai beaucoup appris de lui, de sa façon de maintenir en éveil exigence et lucidité, de se défier des appréciations sommaires, d’être aux aguets dans l’observation du monde et de ses conflits. Il m’insuffla oxygène et liberté par sa façon de ne pas s’embarrasser de mots inutiles et d’aller à l’essentiel.

Les dieux ont doté Chaliand d’une allégresse physique et mentale exceptionnelle. Propulsé dès sa jeunesse par « l’ardeur d’en découdre et de se découvrir » et par « un désir impérieux d’aventure », son existence a été une traversée des espaces, des lignes et des temps d’une rare intensité, un « feu nomade » continûment rallumé. « Je n’ai pas misé ma vie à demi / j’ai tout jeté dans la balance ». Mais en sachant saisir sa chance, évitant les risques vains et calculant la bonne façon de se lancer. Faisant de la réussite de cette trajectoire un des enjeux de son existence.

Des voix plus autorisées que la mienne diront tout ce que lui doivent la géopolitique et la polémologie. Ce que lui avaient appris le savoir de la peau, les sentiers minés, la mort frôlée, la connaissance des terrains, des cultures, des êtres et souvent des langues – tout ce qu’ignorent ceux qui ne se fient qu’à la puissance de leurs armes et de leur technologie.

La méditation sur la guerre et ses stratégies a été le théâtre de sa pensée et de son action. Mais lui importait – plus que tout ? – la scène de la littérature. Elle fut toujours sa source, son garde-mémoire, sa rampe de lancement. Pas de rencontres avec lui dans les quelque soixante années de moments partagés où elle ne soit intervenue au détour d’une phrase ou d’un instant. Elle a été un des étayages constants de la vie de Gérard. De Gilgamesh à Marivaux, de Tolstoï à Hemingway, de Quevedo à Chandler. Le roman depuis les grands récits épiques aux meilleurs Série Noire, mais plus que tout la poésie, d’Homère à Apollinaire ou à Cendrars1.

Il a ainsi célébré sans cesse par les ressources de la poésie les rencontres de l’éternel et de l’éphémère comme elles s’offrent à qui sait les cueillir. L’art de la guerre s’est voulue souvent art de la rapidité, de l’intrépidité, de la fulgurance. La poésie obéit aux mêmes exigences quand elle est parole vive, risque pris, flèche qui transperce, musique qui s’envole.

Le poète guerrier qu’il a été un poète du lieu, des moments et des silences un peu partout sur la planète, gardant en lui « l’odeur de l’armoise en Mongolie », « les ruelles désertes de Venise la nuit », « les chants macédoniens, le soir, dans les cafés de Skopje », « la steppe russe mélancolique comme un cimetière tatar »; la nostalgie de ces moments parfaits que seuls quelques mots peuvent dire. Et il a été un admirable poète de l’amour. « Je te regardais dormir, émerveillé comme jamais / suspendu à ton souffle / et pour la première fois j’ai souhaité arrêter le temps », dit-il d’une de ses compagnes. Évoquant ces moments d’émotions et de splendeurs partagées, il écrit, au soir de sa vie : « On n’en finissait pas d’attraper du temps par coulées de bonheur au fil incertain des jours ».

Jusqu’à la grande vieillesse, il a respiré la force, l’appétit de vivre, un goût impérieux du bonheur et de l’amitié. Tout en gardant, lui le fils d’exilés et le descendant d’un peuple d’assassinés, mémoire de l’Arménie massacrée et conscience de la précarité des jours. « Ma vie se souvient de ce qu’elle n’a pas vécu ». Mémoire de ma mémoire (2003) fixe en traits inoubliables les ravages et les meurtres qui sont aux origines de sa vie en une déploration qui se refuse au lamento, honorant la résistance, le courage et la douleur de ces vaincus.

L’ivresse de la victoire est exaltante. « J’ai connu les chevauchées jaillies venus du fond de l’Asie, l’or, le rapt, le sang ». Mais jamais il ne laisse oublier ce que la gloire de la conquête a pour contrepartie l’immémoriale saga des massacres, des ruines et du triomphe de la mort. Bouleversant est son récit dans Miroirs d’un désastre de la défaite des Amérindiens face aux conquistadors.

« Voici que bat désormais le vent du retrait ». « Je ne reprendrai plus le grand large ». Au terme du « plus riche des voyages », le poète guerrier devenu un vieil homme a trouvé les mots et les rythmes pour dire en termes très simples et par là même poignants son adieu au monde :
Ma vie touche à sa fin
Je suis serein
Presque détaché déjà
Nul besoin d’être stoïque
Je ne souffre pas
Je décline
Tout ce que j’ai souhaité connaître
Je l’ai connu
Ce que j’avais déjà rêvé de faire
Je l’ai fait
J’appartiens au passé
Comme les femmes que j’ai aimées
Nul besoin d’ajouter des jours arides
À ceux qui furent fastes
Je monte à l’assaut de ma propre mort
Calme et presque droit
On ne se rend pas
S’affirmant prêt à déposer les armes, mais laissant quand même les derniers mots au guerrier, ceux de son oncle arménien au siège de Hadjin (1920), refusant de vivre autrement que libre. « On ne se rend pas2 ».

* Claude Burgelin est professeur émérite de littérature (Université Lyon 2). Il a préfacé les recueils de poésie de Gérard Chaland, Feu nomade (Poésie/Gallimard) et, en 2026, À corps perdus (Les Belles Lettres).

L’homme qui a traversé le monde comme personne


Par Patrice Franceschi*

L’on ne sait rien de Gérard Chaliand, poète de l’action, si l’on ne sait pas que son but principal, du premier au dernier jour de sa vie, a été de demeurer un homme libre – c’est-à-dire un homme pensant et agissant par lui-même, dégagé des contraintes institutionnelles et de tout ce qui embarrasse l’esprit pour saisir ce qui compte dans l’existence et ce qui compte moins. Ce pourquoi sa vie à été avant tout une poésie en acte, aiguisé par le « savoir de la peau » auquel il tenait tant car là se situe la vraie connaissance.

Notre première rencontre date des débuts de la guerre en Afghanistan, dans les années quatre-vingt – c’était hier… Malgré les vingt années qui me séparaient de ce qu’il était déjà – un grand écrivain politique dont le regard stratégique avait révolutionné l’académisme tranquille de la géopolitique contemporaine – nous avons compris tous les deux que nous partagions l’essentiel : un certain regard sur la vie et les hommes. En la matière, j’ai beaucoup appris de lui au cours des décennies qui ont suivies, aussi bien par nos incessants échanges intellectuels que dans les innombrables aventures vécues ensemble, sur terre comme sur mer. Je ne connais personne dont le regard sur l’existence soit aussi véridique. En vérité, il est celui qui m’a le plus appris parmi les hommes.

Une chose me paraît soudain évidente en écrivant ces lignes : pour parler de Chaliand, il faut cesser d’utiliser le passé simple ou l’imparfait et revenir à l’utilisation du présent. Car il est toujours parmi nous et le restera.
Chaliand est un intellectuel de terrain comme notre société n’en produit plus. Le moule est cassé depuis bien longtemps. Chaliand s’est donc produit tout seul, dès les commencements de sa vie d’adulte, avec ce sentiment aigu, qui est aussi le mien, que le temps est strictement compté et que l’existence presse. En un demi-siècle d’action, il a parcouru tous les pays où l’histoire était en gestation dans la violence, devenant l’un des meilleurs spécialistes internationaux des conflits – de la guérilla au terrorisme – et un théoricien reconnu des guerres dites asymétriques. Il enseigne dans le monde entier et les étudiants des écoles les plus prestigieuses ont eu la chance de l’entendre. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi, et en même temps comme déjà dit, un poète à la virilité sensible.

Son itinéraire savant est passé par d’innombrables pays : Vietnam – la grande affaire de sa vie – Guinée-Bissau, Algérie, Kurdistan, Cuba, Afghanistan – qu’il n’a guère aimé – Irak, Erythrée, Colombie, Salvador, et bien d’autres. Chaliand a traversé l’histoire de son temps comme personne, observateur-participant – selon la terminologie qu’il s’était inventée pour lui-même – de la marche du monde. Surtout, il a transformé son « savoir de la peau » en une « conscience » traduite dans une multitude de livres qui font référence aujourd’hui et dont bon nombre sont devenus des classiques. Chaliand aimait être fécond pour le temps long, celui d’après notre passage sur terre. Cet « aventureux » était, par essence, un homme du livre.

Dès mes premiers contacts avec lui, je suis frappé par cette pensée haute qui l’habitait, son sens de la grandeur et de l’épique, sa conscience du tragique de la vie humaine et de l’histoire. La musique de son intelligence est quasi introuvable chez les intellectuels coulés dès leur jeunesse dans le moule des grandes écoles et qui peinent à en sortir. Par son état d’esprit comme par sa manière d’étudier la guerre sur le terrain avant d’en penser les causes et les effets, Chaliand se démarque des pensées dominantes et communes, indifférent à l’air du temps, cette mode fugace et volatile des idées. Refusant d’appartenir à une quelconque institution, il pense librement, il faut le répéter. Peu soucieux de confort matériel, il vit librement. Ayant le sens de cette ancienne grandeur humaine que n’encombraient pas les petites bassesses des hommes, il juge librement. Enfin, il sait que « ceux qui chassent en solitaire doivent tout emporter à la pointe du couteau ». C’est sans doute la meilleure définition de la liberté individuelle que je connaisse. Celle de quelqu’un qui ne subit pas sa vie et a su s’en rendre propriétaire – en payant le prix demandé.


Avec le Vietnam, la guerre d’Algérie a été l’une de ses grandes affaires – et l’une de ses plus amères déceptions. Dès le départ, il a été un farouche partisan de son indépendance et s’est battu pour cela dans des réseaux clandestins. Épris de justice sociale, il a été ensuite un actif tiers-mondiste – comme on disait à l’époque – avant d’en faire la critique la plus intelligente des années 1970 dans un livre qui disait tout : Mythes révolutionnaires du tiers-monde. Enfin, grand défenseur des minorités, il s’est toujours engagé à leur côté, et cet autre point nous réunissait.
L’amitié nous liant nous a amené au fil des années à partager toutes sortes d’aventures différentes. Chaliand me rejoindra pendant de long mois avec sa compagne Sophie Mousset sur la jonque La Boudeuse au milieu des mers d’Asie, et plus tard sur le trois-mâts du même nom dans l’océan Pacifique et ailleurs. Chez les Indiens Yuhup en Amazonie, malgré ses soixante-dix ans, il m’épatera une nouvelle fois par ses capacités d’endurance et cette faculté rare d’être en toute circonstance un compagnon de voyage simple et agréable, d’une humeur joyeuse et constante. Il était également l’homme qui ne se plaignait jamais.
Pour ce qui concernait l’Afghanistan, à l’époque de la guerre soviéto-afghane, terrain de guerre où nous nous étions rencontré et dans lequel je m’étais engagé corps et âmes, Chaliand ne portait pas le même regard que moi sur les moudjahidines, lui qui avait connu l’efficacité des Viet-Cong, leur unité politique et militaire, la stricte idéologie qui les poussait en avant, la discipline rigoureuse dont ils savaient faire preuve. Le désordre des Afghans le consternait, leur désunion chronique l’inquiétait, leur façon anarchique de se battre le décevait, l’immobilisme de leur société le fatiguait. Je lui disais qu’il y avait quelques avantages à ce tableau, par exemple, le fait que les Soviétiques devaient combattre mille têtes à la fois et non une seule – où que l’archaïsme de la société afghane rendait cette dernière solide comme un roc – mais tout cela ne compensait pas les déficiences politiques et militaires aux yeux de mon ami qui, du reste, n’avait pas connu dans ce pays le « choc » émotionnel que j’avais éprouvé, comme beaucoup d’autres. Sans doute, ou peut-être, parce que ce n’était pas sa première guerre.
Nous avons aussi écrit quelques livres ensemble. Celui dont je garde le souvenir le plus fort a été le tout premier, rédigé entre 2001 et 2002. A cette époque, je m’embarque avec lui et notre ami commun Jean-Claude Guilbert, dans l’écriture d’un manifeste intitulé : De l’esprit d’aventure. C’était inévitable après tout ce que nous avions vécu ensemble. Installés dans un cottage des Highlands écossais au bord d’un loch – avec nos compagnes respectives, Sophie Mousset pour Gérard, Julia Du Rietz pour moi – puis l’année suivante dans une chaumière irlandaise du conté de Killarney, nous posons dans ce manifeste trois questions centrales à nos yeux. Qu’est-ce que l’esprit d’aventure ? Quelle est son importance pour l’individu ? Quel rôle joue-t-il au sein des sociétés ? C’est une manière pour nous de proposer une conception renouvelée et originale de cet esprit – bien distinct de la simple notion d’aventure – en redéfinissant les liens qui peuvent exister entre action et réflexion. Une manière de transmettre un héritage profondément refondé, dont l’importance nous semble avoir été négligée. À chacun d’essayer de peser sur son époque à sa façon.
L’écriture de ce livre reste dans mes souvenirs comme l’une de mes plus belles aventures intellectuelles. Et l’un de mes meilleurs souvenirs d’amitié. Ce pourquoi, et contrairement aux apparences, Chaliand est et demeure parmi nous, présent et vivant. Comme par un effet de miroir, il est la mémoire de notre mémoire.

  • Patrice Franceschi est écrivain-aventurier et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle. Il est également aviateur, marin et ancien officier de réserve.

Hommage à Gérard Chaliand

Il y a un peu plus d’un an, à Paris, le 20 août 2025, s’éteignait le stratégiste et géopoliticien Gérard Chaliand. Observateur engagé et Hérodote des temps modernes, l’infatigable voyageur et observateur qu’il fut sa vie durant, n’aura jamais cessé de s’immerger dans les mouvements telluriques qui façonnent le destin des hommes et des sociétés. D’un bout à l’autre de son existence, il s’efforça d’être un éclaireur pénétrant des rapports de force et de la réalité de l’Autre, tirant de son expérience une œuvre littéraire hautement prolifique, mêlant poésie, histoire, interculturalité, polémologie et stratégie, somme de savoir conséquente, produite au cours d’une vie menée librement. La description historique qu’il a réalisée de la guerre et de la sphère « occidentale » est une pièce incontournable pour tout observateur préoccupé des questions internationales.

Une telle profusion intellectuelle n’eût été possible sans le tempérament aguerri du personnage. Découvrant très tôt la réalité extra-européenne, Gérard Chaliand a mené sa vie en aventurier, porté par ses rêves et par un élan vital qui lui fit dessiner son propre usage du monde. « J’ai mené ma vie en cavalier seul (en ce qui concerne l’action), avec des femmes aimées et quelques amis fiables sur quatre continents » conclut-il dans Le savoir de la peau. Ce choix l’amena à construire un rapport créatif entre l’action et la réflexion, entre son projet individuel, ses attaches sociales et la société instituée, non sans insécurité et contradictions. S’immiscer dans un milieu étranger, en mesurer les risques, intérioriser son contexte politique et historique, extraire une connaissance partageable de cette expérience, bâtir une épistémologie susceptible de rendre compte de l’Autre, discerner son armature stratégique, interrompre la marche, puis repartir… De fil en aiguille, ces éléments ont donné corps à une intelligibilité originale et à un socle méthodologique, à la fois conceptuel, psychologique et culturel, forgé dans le face-à-face avec le réel.

L’amitié fut un véritable port d’attache dans cette vie en mouvement. Celles et ceux qui ont croisé la route de Gérard Chaliand savent combien il était important pour lui de savourer la vie et d’amplifier le sens donné à l’aventure humaine dans des échanges authentiques.

Dunia avait déjà mis en ligne deux ouvrages traduits de l’auteur, en particulier Les empires et Pourquoi perd-on la guerre. Un nouvel art occidental. Le géostratège avait alors rendu compte du changement de monde qui s’opérait et de l’inertie européenne à en faire véritablement partie.

Un an après sa disparition, ces liens tissés ont pour ainsi dire rappelé la mémoire du compagnon manquant et convoqué une commémoration. Ce site web en est issu. Il réunit les témoignages de différents amis et proches de Gérard Chaliand qui reflètent la diversité des liens établis avec notre feu camarade.


En plus de l’hommage mémoriel, réunir ces écrits, faits de souvenirs, d’amitié et de réflexions sur les affaires globales, n’est pas tout à fait anodin dans l’ambiance sociale et géopolitique actuelle. L’esprit du temps étant marqué par un rétrécissement de la pensée et des libertés, il est salutaire de s’élever au-dessus de l’écume des choses pour raffermir des solidarités et porter un regard délié sur le monde.


Que révérence soit faite à Gérard Chaliand pour susciter encore une fois ce partage. 




François Soulard – chercheur indépendant et entrepreneur