L’homme qui a traversé le monde comme personne

Par Patrice Franceschi, écrivain-aventurier et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle, également aviateur, marin et ancien officier de réserve.

 

L’on ne sait rien de Gérard Chaliand, poète de l’action, si l’on ne sait pas que son but principal, du premier au dernier jour de sa vie, a été de demeurer un homme libre – c’est-à-dire un homme pensant et agissant par lui-même, dégagé des contraintes institutionnelles et de tout ce qui embarrasse l’esprit pour saisir ce qui compte dans l’existence et ce qui compte moins. Ce pourquoi sa vie à été avant tout une poésie en acte, aiguisé par le « savoir de la peau » auquel il tenait tant car là se situe la vraie connaissance.

Notre première rencontre date des débuts de la guerre en Afghanistan, dans les années quatre-vingt – c’était hier… Malgré les vingt années qui me séparaient de ce qu’il était déjà – un grand écrivain politique dont le regard stratégique avait révolutionné l’académisme tranquille de la géopolitique contemporaine – nous avons compris tous les deux que nous partagions l’essentiel : un certain regard sur la vie et les hommes. En la matière, j’ai beaucoup appris de lui au cours des décennies qui ont suivies, aussi bien par nos incessants échanges intellectuels que dans les innombrables aventures vécues ensemble, sur terre comme sur mer. Je ne connais personne dont le regard sur l’existence soit aussi véridique. En vérité, il est celui qui m’a le plus appris parmi les hommes.

Une chose me paraît soudain évidente en écrivant ces lignes : pour parler de Chaliand, il faut cesser d’utiliser le passé simple ou l’imparfait et revenir à l’utilisation du présent. Car il est toujours parmi nous et le restera.

Chaliand est un intellectuel de terrain comme notre société n’en produit plus. Le moule est cassé depuis bien longtemps. Chaliand s’est donc produit tout seul, dès les commencements de sa vie d’adulte, avec ce sentiment aigu, qui est aussi le mien, que le temps est strictement compté et que l’existence presse. En un demi-siècle d’action, il a parcouru tous les pays où l’histoire était en gestation dans la violence, devenant l’un des meilleurs spécialistes internationaux des conflits – de la guérilla au terrorisme – et un théoricien reconnu des guerres dites asymétriques. Il enseigne dans le monde entier et les étudiants des écoles les plus prestigieuses ont eu la chance de l’entendre. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi, et en même temps comme déjà dit, un poète à la virilité sensible.

Son itinéraire savant est passé par d’innombrables pays : Vietnam – la grande affaire de sa vie – Guinée-Bissau, Algérie, Kurdistan, Cuba, Afghanistan – qu’il n’a guère aimé – Irak, Erythrée, Colombie, Salvador, et bien d’autres. Chaliand a traversé l’histoire de son temps comme personne, observateur-participant – selon la terminologie qu’il s’était inventée pour lui-même – de la marche du monde. Surtout, il a transformé son « savoir de la peau » en une « conscience » traduite dans une multitude de livres qui font référence aujourd’hui et dont bon nombre sont devenus des classiques. Chaliand aimait être fécond pour le temps long, celui d’après notre passage sur terre. Cet « aventureux » était, par essence, un homme du livre.

Dès mes premiers contacts avec lui, je suis frappé par cette pensée haute qui l’habitait, son sens de la grandeur et de l’épique, sa conscience du tragique de la vie humaine et de l’histoire. La musique de son intelligence est quasi introuvable chez les intellectuels coulés dès leur jeunesse dans le moule des grandes écoles et qui peinent à en sortir. Par son état d’esprit comme par sa manière d’étudier la guerre sur le terrain avant d’en penser les causes et les effets, Chaliand se démarque des pensées dominantes et communes, indifférent à l’air du temps, cette mode fugace et volatile des idées. Refusant d’appartenir à une quelconque institution, il pense librement, il faut le répéter. Peu soucieux de confort matériel, il vit librement. Ayant le sens de cette ancienne grandeur humaine que n’encombraient pas les petites bassesses des hommes, il juge librement. Enfin, il sait que « ceux qui chassent en solitaire doivent tout emporter à la pointe du couteau ». C’est sans doute la meilleure définition de la liberté individuelle que je connaisse. Celle de quelqu’un qui ne subit pas sa vie et a su s’en rendre propriétaire – en payant le prix demandé.

Avec le Vietnam, la guerre d’Algérie a été l’une de ses grandes affaires – et l’une de ses plus amères déceptions. Dès le départ, il a été un farouche partisan de son indépendance et s’est battu pour cela dans des réseaux clandestins. Épris de justice sociale, il a été ensuite un actif tiers-mondiste – comme on disait à l’époque – avant d’en faire la critique la plus intelligente des années 1970 dans un livre qui disait tout : Mythes révolutionnaires du tiers-monde. Enfin, grand défenseur des minorités, il s’est toujours engagé à leur côté, et cet autre point nous réunissait.

L’amitié nous liant nous a amené au fil des années à partager toutes sortes d’aventures différentes. Chaliand me rejoindra pendant de long mois avec sa compagne Sophie Mousset sur la jonque La Boudeuse au milieu des mers d’Asie, et plus tard sur le trois-mâts du même nom dans l’océan Pacifique et ailleurs. Chez les Indiens Yuhup en Amazonie, malgré ses soixante-dix ans, il m’épatera une nouvelle fois par ses capacités d’endurance et cette faculté rare d’être en toute circonstance un compagnon de voyage simple et agréable, d’une humeur joyeuse et constante. Il était également l’homme qui ne se plaignait jamais.

Pour ce qui concernait l’Afghanistan, à l’époque de la guerre soviéto-afghane, terrain de guerre où nous nous étions rencontré et dans lequel je m’étais engagé corps et âmes, Chaliand ne portait pas le même regard que moi sur les moudjahidines, lui qui avait connu l’efficacité des Viet-Cong, leur unité politique et militaire, la stricte idéologie qui les poussait en avant, la discipline rigoureuse dont ils savaient faire preuve. Le désordre des Afghans le consternait, leur désunion chronique l’inquiétait, leur façon anarchique de se battre le décevait, l’immobilisme de leur société le fatiguait. Je lui disais qu’il y avait quelques avantages à ce tableau, par exemple, le fait que les Soviétiques devaient combattre mille têtes à la fois et non une seule – où que l’archaïsme de la société afghane rendait cette dernière solide comme un roc – mais tout cela ne compensait pas les déficiences politiques et militaires aux yeux de mon ami qui, du reste, n’avait pas connu dans ce pays le « choc » émotionnel que j’avais éprouvé, comme beaucoup d’autres. Sans doute, ou peut-être, parce que ce n’était pas sa première guerre.

Nous avons aussi écrit quelques livres ensemble. Celui dont je garde le souvenir le plus fort a été le tout premier, rédigé entre 2001 et 2002. A cette époque, je m’embarque avec lui et notre ami commun Jean-Claude Guilbert, dans l’écriture d’un manifeste intitulé : De l’esprit d’aventure. C’était inévitable après tout ce que nous avions vécu ensemble. Installés dans un cottage des Highlands écossais au bord d’un loch – avec nos compagnes respectives, Sophie Mousset pour Gérard, Julia Du Rietz pour moi – puis l’année suivante dans une chaumière irlandaise du conté de Killarney, nous posons dans ce manifeste trois questions centrales à nos yeux. Qu’est-ce que l’esprit d’aventure ? Quelle est son importance pour l’individu ? Quel rôle joue-t-il au sein des sociétés ? C’est une manière pour nous de proposer une conception renouvelée et originale de cet esprit – bien distinct de la simple notion d’aventure – en redéfinissant les liens qui peuvent exister entre action et réflexion. Une manière de transmettre un héritage profondément refondé, dont l’importance nous semble avoir été négligée. À chacun d’essayer de peser sur son époque à sa façon.

L’écriture de ce livre reste dans mes souvenirs comme l’une de mes plus belles aventures intellectuelles. Et l’un de mes meilleurs souvenirs d’amitié. Ce pourquoi, et contrairement aux apparences, Chaliand est et demeure parmi nous, présent et vivant. Comme par un effet de miroir, il est la mémoire de notre mémoire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *