Le monde me va comme un gant

Par Sophie Mousset*

Lorsque Gérard travaillait sur ses mémoires, je lui ai plusieurs fois suggéré de parler de la façon dont il appréhendait les sociétés, en dehors des références livresques. Il disait ne pas avoir de méthode particulière, je peux cependant raconter comment il s’y prenait pour « prendre le pouls » d’une ville ou d’un village qu’il ne connaissait pas.

Gérard avait des contacts avec de nombreuses personnes, partout dans le monde : anciens compagnons de lutte, étudiants, universitaires, politiciens… Il était régulièrement invité un peu partout où la situation politique était tendue.

Souvent nous arrivions quelques jours avant la date prévue, sans même un point de chute. Nous cherchions un petit hôtel près du centre-ville ou dormions chez des habitants que l’on nous avait recommandés.

Nous cherchions un restaurant modeste et nous y allions tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, nous devenions ainsi des « habitués ». Les autres clients cessaient de nous observer ou finissaient par nous poser des questions, ce qui nous permettait d’en poser à notre tour. Nous observions tout : les expressions, les gestes, les attitudes, la façon de manger, les habitudes culinaires… Je disais que nous avions des enfants déjà grands pour répondre à la curiosité et aux questions les plus courantes. Une femme qui n’a pas eu d’enfants… c’est fort suspect dans une grande partie du monde.
Nous arpentions les marchés, Gérard se faisait cirer les chaussures, achetait des lacets et des cadenas, des petites choses utiles, je choisissais des fruits, des légumes, des herbes ou des épices. Si possible nous allions au musée d’histoire pour visualiser l’histoire du pays. Gérard me racontait les guerres, les invasions, l’évolution des connaissances, les influences, les migrations, les différentes cultures. Il aimait transmettre et ses connaissances semblaient infinies.

J’avais 34 ans quand j’ai rencontré Gérard, il en avait 62. J’avais peu voyagé. Il m’a tant appris…

Et notamment à ne pas croire tout ce qu’on nous dit.

Au début on est aveugle, tout est nouveau et attirant, les gens sont accueillants, on ne voit pas l’envers du décor.

Quand nous allions chez d’anciens étudiants de Gérard ou chez des amis, je rejoignais la cuisine pour retrouver les femmes de la famille. Cela a contribué à m’ouvrir les yeux, les salons réservés aux hommes étaient luxueux, les femmes n’en n’avaient pas toujours et s’asseyaient souvent à même le sol. Elles travaillaient du matin au soir.

J’ai été profondément marquée par le courage, le dévouement, teintés de fatalisme des femmes.

Gérard était très lucide, mais il ne jugeait jamais les sociétés.

Face à la veulerie, la cruauté, la bassesse ou le mercantilisme, il me disait souvent : « Il y a plus de bonnes personnes dans ce monde que tu n’en pourras jamais rencontrer ». Une chose à ne pas oublier en effet.

Nous avons connu des êtres exquis qui se sont avérés être des tueurs et des délicatesses insoupçonnées chez de « belles brutes » comme il disait.
« Amer savoir, celui du voyage » écrivait Baudelaire dans Le voyage. Ce fut le sujet du bac qui révolta Gérard adolescent. Il rendit copie blanche. Beaucoup plus tard, il reconnut cependant la pertinence du propos.

Gérard était l’impatience faite homme, pourtant il supportait les temps morts (nombreux) avec stoïcisme, en fumant sa pipe ou en lisant quelques poèmes. Il pensait souvent à voix haute et me demandait un avis que j’étais bien incapable de lui donner. Il écrivait dans ses carnets. Je lui posais quantité de questions, il aimait y répondre. Le plaisir de transmettre l’a toujours porté, c’est ce qui le faisait écrire.

Il voulait comprendre et pour cela travaillait sans cesse. Nous ne prenions presque jamais de vacances et même quand nous allions chez nos amis Burgelin, en Ardèche, il lisait, prenait des notes ou écrivait.

Il était toujours disponible pour ses étudiants.

Parfois nous étions reçus par des grands de ce monde. Gérard parlait peu, mais juste. Il était écouté.
Pour lui le voyage se faisait autant dans la géographie, l’histoire que les classes sociales.

Il jouissait de la simplicité des choses, des gens et s’accommodait des décors du pouvoir, même s’il détestait cela.

Il nous est arrivé de séjourner dans des endroits très inconfortables, je crois que Gérard aimait bien cela au fond, voyager à la dure et constater que cela n’entamait en rien son intérêt ni sa forme.

Il avait une vitalité exceptionnelle. Un désir de tout voir, tout goûter, il était rarement fatigué, je l’étais plus que lui. J’ai fini par le quitter car je ne parvenais plus à le suivre et je me remettais mal de certaines choses que nous avions vues et vécues. Nous avons continué à travailler ensemble et, à partir de 80 ans, il a enfin appris à prendre un peu le temps de vivre. Si peu, en réalité. Un après-midi de temps en temps, une soirée avec des amis.
Il m’appelait tous les jours et me racontait la dernière blague qu’il avait entendue, il disait aussi : « j’ai fait ma gym ce matin » ce qu’il faisait tous les jours, fier d’avoir conservé un ventre dur et plat. Je lui demandais son avis sur telle ou telle actualité.

Nous sommes restés liés par une profonde tendresse. Gérard était un homme bon et généreux, une belle âme. Il avait beaucoup de tenue et une grande noblesse de sentiments. Jamais je ne l’ai entendu médire de quelqu’un.

Il était très fidèle en amitié, avec les hommes comme avec les femmes, il s’intéressait vraiment aux gens. Je ne connais personne qui est ou fut autant aimé. Lors de ses derniers mois, à l’hôpital, il recevait plusieurs visites par jour et répétait : « la vie est belle ». Il citait aussi Cendrars : « Le monde me va comme un gant ». Il ne cessait d’en admirer l’extraordinaire contraste entre la délicatesse et la brutalité, la beauté et la laideur, la générosité et la cruauté…. le pire et le meilleur.

Il savait exprimer son attachement, sa tendresse et, dans ses dix dernières années, il s’attendrissait en voyant de jeunes enfants pleins de sève. Ses petits enfants lui ont donné beaucoup de bonheur.

Il me manque beaucoup.

 

* Sophie Mousset est ancienne libraire. Elle fut la compagne pendant 20 ans ainsi que l’assistante de G. Chaliand pendant plus d’une trentaine d’années. Elle écrivit quelques ouvrages, ainsi que quelques-uns seule (sur Olympe de Gouges, les Kurdes, ou l’Arménie). Elle fit également partie, avec ou sans lui, de l’équipage de La Boudeuse, navire d’exploration de Patrice Franceschi.

Poursuivre l’aventure, à la pointe du couteau

Par François Soulard*

« Malheur aux vaincus » ponctue Gérard au moment de clore la présentation de Memoria de mi memoria à Buenos Aires, en avril 2017. Ce vae victis imparable n’enleva rien à l’ambiance joviale qui régnait parmi les Arméniens venus à sa rencontre. Salle pleine. Deux familles dispersées par la tragédie historique étaient en train de se découvrir en émoi, suite à la démarche initiée par son neveu argentin, Juan Carlos, une année plus tôt. Gérard avait en effet appris l’existence de son neveu suite à la diffusion de son opus publié un peu plus tôt en Argentine. Après la famille immédiate, c’était à la communauté arménienne de Buenos Aires de faire connaissance avec le « tío » européen. Il était reçu chaudement, comme éminence et parent du feu Garabed Chalian, combattant arménien mort lors du siège de la ville de Hadjin par les Turcs en 1920.

Sur l’estrade, Gérard est ramassé et martial. Il accroche son audience avec quelques mots d’arménien et d’espagnol. Pas d’ambages victimaires. Son peuple a été broyé dans le choc des empires européens décidés à abattre leur homologue ottoman. Le livre, chef-d’œuvre s’il en est, est le fruit de vingt d’ans de travail. Passée l’allocution, l’engouement nous précipite dans l’échange. L’homme est altier, friand d’essentiel, sans l’arrogance du prescripteur de savoirs. Il a apprécié les propos gênés – mais sincères – que certains commentateurs ont fait de ses mémoires (la beauté sanglante du texte me happera le soir même). Le jour suivant, je l’interviewe sur le panorama global et la Syrie, en l’entraînant au passage sur le terrain de l’aventure que j’affectionne particulièrement. Enthousiaste, il répond tel qu’en lui-même, sans verbiage.

Dans la foulée, il acceptera deux-trois rendez-vous avec des journalistes locaux. Diagnostic sans appel : impasse du camp euro-atlantique à faire basculer les rapports de force politico-militaires en Syrie et avantage régional obtenu par l’Iran, sur fond de fiasco des États-Unis au Moyen-Orient. La suprématie de l’Occident, pour lui, s’éclipsait face à des nations modernisées et aguerries.

Gérard était en plein dans son élément et il avait l’épaisseur de celui qui a frotté son cuir aux maquis et à l’intimité du monde, s’efforçant d’en extraire une texture sociologique. Baroudeur de quarante années de moins que mon homme, j’étais en plein remue-méninges à cette époque sur la physionomie des conflits irréguliers et informationnels que j’observais sur le continent américain et dans une moindre mesure en Syrie. J’avais mille et une questions, ça tombait bien, Gérard aimait y répondre.

Une amitié de dix ans emboîta le pas à ce contact inaugural. Une ou deux fois par an, sur Paris, nous nous retrouvions pour brasser de long en large ce qui faisait sens pour nous, à l’ère de la Pax americana : l’aventure, l’inertie des « faubourgs » du monde, le nouvel étau sino-américain, l’action irrégulière passée et présente pour tordre le bras à la domination, les appâts idéologiques… Son immense culture historique permettait d’identifier très rapidement les rouages structurels d’une société. Je mesurais progressivement les vertus hors du temps du personnage: une polyculture foisonnante ; le goût du partage ; l’ascèse intellectuelle ; le courage de mener une vie libre et aventureuse. Il était proche, attachant, épris physiologiquement de la poésie et de l’étonnement. Lancé comme « un boulet de canon » sur les plaines du monde, il était devenu une sorte de sentinelle du XXe siècle.
Une telle profusion entraînait presque inévitablement une soif d’approfondissement. En 2016, Gérard avait publié Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental, d’une rare densité conceptuelle. En plus de la lecture frénétique de ses textes, je me lançais spontanément dans sa traduction vers l’espagnol, manière pour moi d’intérioriser la pensée de l’auteur et d’aller de l’avant avec lui. Nous firent de même avec Terrorisme et politique, Les empires, puis en 2023 avec son Atlas stratégique, traduit en anglais et en espagnol, avec l’appui indispensable de son fils Roc.

Gérard rendait compte du basculement du monde, opéré dans le bras de fer permanent des rapports de force. D’autres auteurs constataient ce tournant, sous des prismes différents. Mes modestes observations de terrain, cependant, m’indiquaient d’autres ressorts que ceux fournis par un regard trop strictement réaliste. J’en faisais part à Gérard qui bien sûr ne se laissait pas convaincre facilement. Mais au Kurdistan irakien, en 2019, il m’encourageait à prendre au sérieux mes recherches et à écrire, en valorisant l’audace intellectuelle, du moment que celle-ci n’était pas synonyme de volontarisme. Je m’attelais dans la foulée à des mémoires dont l’écriture reste interrompue, mais dont une partie fut reprise dans l’opus Combattre dans le Nouveau Monde, dédié à Gérard et paru en espagnol en 2026.

En 2024, je suggérais un récit à trois, avec notre ami commun Arnaud Blin, retraçant le rapport au monde que nous avions construit à travers nos générations respectives. Une fois encore, il était partant. Dans ses propos, enregistrés à l’oral en avril de la même année, il insistait sur sa méthode d’approche de l’environnement conflictuel et l’absence paradoxale de détermination du camp occidental. Puis sa santé en décida autrement.

Croiser le chemin de cet arpenteur du monde fut une fortune de la vie et une fantastique accélération pour embrasser la grammaire des conflits et de l’histoire. Je force à peine le trait en disant que sa vitalité a élargi, pour moi en tous cas, l’étendue des possibles en matière d’usage du monde. J’ai été marqué par son tempérament indomptable mené au rythme des convulsions du monde, par son esprit totalement décompartimenté et sa droiture. Pindare, Bouvier, Cortés et Hérodote l’auraient volontiers enrôlé ! L’ami a finalement « assailli sa propre mort », mais son arme intellectuelle, elle, « ne se rend pas ». De fait, deux perspectives me semblent établir un lien ténu entre l’itinéraire de notre poète-guerrier et l’humeur actuelle des affaires globales.
La première a trait au mode d’intelligibilité auquel il a donné forme. Son épistémologie affranchie, trempée dans le terrain et nourrie d’apports expérienciels et doctrinaires, a souligné les écueils de l’ethnocentrisme, des mythes, des œillères dogmatiques et disciplinaires, de la propagande de masse, ainsi que d’autres biais perceptifs découlant de l’esprit du temps. Gérard s’était lui-même cassé les dents sur ces questions et les avait converties en une intelligence « rapprochée » de l’Autre et du réel. À l’heure où le fascisme global avance ses pions et où la plupart des appareils institutionnels sont myopes devant la crise globale qui s’amorce, ce regard indépendant recouvre une nouvelle pertinence, et avec lui les « éclaireurs » capables de produire une intelligibilité plus poussée de la réalité.

La deuxième renvoie à la colossale fresque stratégique bâtie par notre chercheur sur la guerre. L’usage évolutif des rapports de force, que Gérard Chaliand a obstinément décrit de l’Assyrie à la Chine contemporaine, est un bagage dont il faut s’emparer. Pour autant, à l’instar de l’auteur qui manifestait un qui-vive constant vis-à-vis de son environnement, son œuvre n’a pas épuisé la réalité. Des pans entiers de l’architecture stratégique, passée et présente, restent non explorés, y compris sur le terrain de la guerre, du fait de l’enfouissement perceptif dans lequel ceux-ci sont plongés. Les architectures duales et dialectiques en sont un exemple, faisant écho aux contresens stratégiques signalés par Gérard. Nombre d’entre elles restent des « objets non identifiés ». Les appréhender requiert une intelligence d’investigation, d’élargissement et d’adaptation que notre compagnon avait mise au banc d’essai et qui pose en définitive une nouvelle invitation au voyage, au-delà des frontières mentales fixées par la philosophie politique et les rapports de force classiques.

Au fond, n’est-ce pas une excellente nouvelle cher Gérard ? Un monde, beau et tragique, que tu as sillonné comme nul autre, reste à investir. La grande aventure continue, prête à appareiller. Comme un bagage premier, je garde en moi ton élan pour poursuivre ce voyage… à la pointe du couteau.

* François Soulard est chercheur indépendant et fondateur de Dunia. Il a traduit différents ouvrages de Gérard Chaliand vers l’anglais et l’espagnol.

Gérard Chaliand : mémoire vive

Par Alice Ekman*

J’avais croisé Gérard Chaliand ici et là, à l’occasion de conférences et autres rencontres géopolitiques au cours des années 2010. Mais ce n’est qu’en 2021 que j’ai eu la chance de mieux faire sa connaissance et de pleinement saisir le caractère unique et profondément libre de sa personne. Il m’avait alors recontacté spontanément à la suite de la parution d’un de mes textes sur la politique étrangère chinoise, avec un retour de lecteur positif. Qu’un auteur expérimenté et reconnu prenne le temps d’encourager une collègue de cinquante ans de moins que lui, ce n’est pas si courant.

Nous nous sommes revus autour d’un déjeuner pour continuer à parler de la Chine contemporaine, de son projet d’atlas atypique, mais aussi de son travail poétique. La lecture de son premier recueil « La marche têtue » m’a saisi. Puis, alors que je venais de terminer la réalisation de « Mathilde et Rosette », un film sur la Shoah dans le Nord de la France, sur les traces de deux membres de ma famille, la lecture de « Mémoire de ma mémoire », son texte très personnel sur le massacre des Arméniens à travers l’héroïsme de son oncle, m’est apparu plus universel que jamais. Entre les lasagnes et le tiramisu d’un petit restaurant italien, face à cet homme qui ressemblait un peu à un extra-terrestre, une drôle d’idée me vint soudainement à l’esprit, avec une étrange évidence :

  • « On va faire un film à partir de tes poèmes. On attaque le tournage autour d’un déjeuner la semaine prochaine, viens avec une sélection de textes que tu aimerais lire. Ok? ».
  • « Ok ».

Tout simplement. Pas de plan, pas de trame, pas de budget, pas de société de production, juste Gérard et ses textes, et mon smartphone. À un âge où, probablement plus que jamais, il était prêt à parler de l’essentiel, sans détours, à l’os. Prêt à revenir sur ses souvenirs d’août 1944, quand son père l’emmène au Sénat, le jour où les officiers allemands se rendent. Prêt à assumer le fait qu’il était « avant tout poète ». Prêt à reconnaître que lorsqu’il était jeune, il « trimbalait comme tout le monde des illusions », et qu’aujourd’hui il « n’en a plus aucune ».

Il aurait pu faire du cinéma. Il crevait l’écran dès la première seconde, avec son regard calme, fixe, qui ne fuyait jamais l’objectif. Pleinement conscient de l’importance de vivre dignement, de ne pas gâcher « sa vie unique pour si peu ».

Et surtout de s’amuser, au gré du vent, d’une terrasse d’un café à un tournage improvisé dans des parcs publics, étalé tranquillement sur deux années, de 2022 à 2023. La vie file, le montage sera rapide, le dernier plan évident.

Gérard lit : « Calme, le fond de la mer qui est en moi, l’aube se lèvera quand je n’aurai plus d’aube ». Et s’en va d’un pas tranquille.

 

Le film « Mémoire vive », portrait de Gérard Chaliand à travers la lecture de ses textes les plus personnels, est visible en accès libre sur Youtube.

Alice Ekman, chercheuse spécialiste de la Chine contemporaine et réalisatrice du film « Mémoire Vive », portrait de Gérard Chaliand à travers ses poèmes.

Mon oncle Gérard, son legs

Par Juan Carlos Balassanian* (texte traduit de l’espagnol)

Comme toute histoire, celle que je partage avec Gérard n’a ni début ni fin bien établis. Tout commence à la veille du centenaire du génocide arménien, en avril 2015. À l’époque, je publiais en Argentine « Te voy Contar », une suite de récits inspirés des histoires que j’entendais, enfant, de la bouche de mes grands-parents qui avaient survécu au génocide arménien. Dans l’une de ces histoires, le personnage principal est mon arrière-grand-père, le baron Garabed Chalian, héros légendaire de la résistance du village de Hadjin. Or, cette simple mention de Garabed Chalian se transforma en véritable rebondissement.

Un beau jour, je reçus un e-mail d’une simplicité déconcertante. L’auteur du message se présentait comme un « héritier de Garabed Chalian », m’expliquant qu’il était parisien, qu’il avait lu mon livre et qu’il l’avait beaucoup apprécié. Il souhaitait en savoir plus sur mon lien avec Garabed Chalian, se demandant s’il était possible que nous soyons apparentés d’une manière ou d’une autre en raison de notre nom de famille commun. Ma réponse fut immédiate : « Salut tío1 ! ».

Par ce geste, je voulais lui faire comprendre d’emblée que oui, nous étions bel et bien parents. Et le ton de sa réponse est alors devenu informel. Il a commencé à me raconter qui il était. Il m’a dit qu’il avait publié, il y a quelques années « Mémoire de ma mémoire « , dans lequel il révélait ses retrouvailles avec son identité arménienne et où figurait un chapitre consacré à notre ancêtre commun.

C’est à cette époque que j’ai reçu et lu Mémoire de ma mémoire. J’avoue avoir été ému aux larmes par bon nombre de ses paragraphes, en particulier celui-ci : « Si je dois imaginer la mort de Garabed, je veux l’imaginer mourant, un couteau à la main, courageux et tragique ». Je lui écrivis pour le remercier du livre et lui proposais de le publier en espagnol en Argentine. Je ne connaissais pas encore Gérard ! Mais le hasard a si bien fait les choses…

J’avais prévu des vacances en Europe pour le mois de juillet de cette année-là. Le voyage comprenait une visite à Paris. Bien sûr, nous avions prévu avec mon oncle notre première accolade. Gérard était là, avec des lunettes noires qui lui cachaient le regard. « Enfin, tío ! » lui ai-je crié depuis le trottoir d’en face, en ouvrant les bras. J’ai senti qu’il m’observait derrière ses lunettes noires, comme s’il était heureux de reconnaître des traits similaires, et il m’a invité à dîner avec son fils Roc dans un restaurant près de la Sorbonne.

Nous avons commencé à discuter. Je lui ai demandé s’il avait un problème aux yeux, car il n’avait même pas retiré ses lunettes à l’intérieur du restaurant. « Oh non ! », m’a-t-il précisé, « je sors tout juste d’une opération esthétique pour faire disparaître les poches sous mes yeux… »Eh bien, tío ! », me suis-je exclamé, « tu t’es finalement révélé être un homme très coquet ! ». Il a retiré ses lunettes noires pour me montrer son sourire et son regard pour la première fois. J’ai vraiment été impressionné. Gérard avait exactement le même regard et le même sourire que ma mère et mes oncles. J’ai ensuite été témoin de sa coquetterie à plusieurs reprises.

Gérard est arrivé quelques mois plus tard en Argentine. Il a d’abord été présenté comme invité d’honneur à l’Université de Buenos Aires. Le lendemain, on a pu l’écouter au siège local de l’Alliance française. Dans une salle comble, il a parlé de la France d’aujourd’hui (celle de l’époque) et de ses défis en matière de transculturation et d’intégration. Gérard a accordé de nombreuses interviews, dont une à un certain François Soulard, qui suivait mon oncle avec beaucoup d’intérêt. La frénésie de la tournée, des présentations et des interviews s’est achevée par la présentation officielle du livre « Memoria de mi memoria » au siège des héritiers de Hadjin, dans le quartier de Palermo, dans une salle tellement bondée que beaucoup ont dû assister à la présentation debout. J’étais profondément impressionné par la dévotion et le respect solennel que la simple présence de Gérard suscitait pendant son séjour à Buenos Aires. Dès les premiers jours, j’ai été témoin de l’impact qu’il exerçait sur les gens, à l’instar de n’importe quel rock star des années soixante.

Mais j’avoue que ce que j’ai le plus apprécié, ce ne sont pas ses prestations, ses discours et les hommages qui lui étaient rendus, mais plutôt les précieux moments de liberté dont nous avons pu profiter pour discuter en tête-à-tête lorsque son emploi du temps le permettait. Nous avons beaucoup parlé, notamment de la magie de l’identité et des liens indissolubles du sang, de la famille brisée il y a plusieurs décennies, de la tragédie comme cicatrice permanente, de la fierté et, surtout, de l’honneur d’être et d’appartenir à cette communauté d’immortels.

Cet homme était d’une vitalité débordante. Pourtant, la mort était très présente dans ses conversations. « Mourir avec courage, mourir avec honneur », me répétait-il très souvent. Et son visage se transformait chaque fois qu’il en parlait. Gérard considérait la mort comme quelque chose de naturel, même si, au fil de la conversation, on sentait qu’à 83 ans, il préférait tout de même qu’elle reste le plus loin possible. Il aimait vivre et découvrir de nouvelles choses à chacun de ses voyages. Apprendre de nouvelles choses le fascinait vraiment.

Le dernier jour à Buenos Aires, je l’ai conduit en voiture à l’aéroport pour son retour. Soudain, le tío Gérard a insisté : « Tu n’aimerais pas mourir comme notre ancêtre ? En te battant, un couteau à la main, comme l’a fait Garabed ? Tu n’aimerais pas ça, mon neveu ? Tu ne crois pas que c’est la meilleure façon de mourir ? Ce que je donnerais pour mourir un couteau à la main ! En me défendant ! Quelle belle façon de mourir ! Bien sûr que oui, mon vieux !!! ».

Sur le visage de Gérard, j’ai remarqué cet éclat de la passion qui lui était si propre, une lueur dont vous vous souvenez sûrement en ce moment même. Cet homme d’un pragmatisme hors pair et d’une objectivité enviable, célèbre pour la simplicité et l’équanimité de ses propos, m’offrait l’adrénaline de sa profonde humanité. Ses yeux criaient que, pour bien mourir, il fallait mieux vivre. Je lui ai souri et j’ai répondu : « Oui, mon oncle… j’aimerais mourir un couteau à la main, en me défendant. Mais à une condition : que tout cela arrive quand j’aurai presque 95 ans… ». Ma réponse a transformé son élan passionné en un éclat de rire retentissant. « Merde… j’ai parlé avec mon cœur, tu m’as répondu avec ton cerveau ». Il s’est détendu sur le siège de la voiture, et après un soupir, il a reconnu dans un murmure : « Mais tu as raison… il vaut mieux mourir de vieillesse, mourir bien… cela signifierait avoir mieux vécu… il faut mourir bien… je veux mourir bien, mon neveu ».

En juin 2022, je suis retourné à Paris et nous avons organisé un dîner dans son petit studio. Nous avons dîné, discuté et ri comme d’habitude. Après un silence, il a prononcé cette phrase : « Mon neveu, mon heure approche ». « Ne dis pas de bêtises, mon oncle », lui dis-je à l’argentine, grossièrement et machinalement, un peu agacé par sa sincérité. « Si, mon cher, l’heure vient pour nous tous, je la sens proche. Mais je suis serein, j’ai eu une belle vie… ce fut un voyage très intéressant « . Je n’ai pas voulu insister. J’ai servi ce qu’il restait de la bouteille de Chardonnay et nous avons trinqué. « Pourvu que ce ne soit pas aujourd’hui », ai-je dit, et nous avons ri. Puis nous sommes restés un moment en silence, jusqu’à ce qu’il se lève et dise : « Avant que tu partes, j’ai quelque chose à te montrer ». C’était une photo de Garabed Chalian, prise probablement quelques mois avant son destin, le regard droit devant lui, sérieux et impeccablement habillé. Une fois de plus, j’ai frissonné devant notre ressemblance physique, et je l’ai remercié mentalement d’avoir eu la lucidité de rejoindre sa famille avant sa mort, un couteau à la main.

Bien mourir, c’est vivre longtemps. De tous les héritages que l’on puisse recevoir, celui de Gérard Chaliand est pour moi l’un des plus merveilleux. Le bonheur est un parcours, pas une destination. Bien mourir, c’est avoir mieux vécu. J’espère être à la hauteur de ce dont nous avons parlé dans la voiture, tío ! Et je suis heureux de savoir que toi, tu y es parvenu !

 

* Juan Carlos Balassanian, diplômé en communication sociale, est le neveu argentin de Gérard Chaliand.

Gérard Chaliand, le plus « terrain » d’entre nous !

Par Frédéric Encel*

« Tape, vas-y fort, n’hésite pas, bon Dieu ! ». L’homme qui, d’une voix feutrée par les ans et de sa gouaille de titi parisien, me demanda amicalement de tester ses abdominaux dans l’un des grands cafés du quartier de Sciences-Po où je lui avais donné rendez-vous, c’est Gérard Chaliand. Après m’être (mollement) exécuté et avoir constaté qu’il les avait « en béton », je le vis sourire de son sourire d’enfant, chauve et glabre au possible, heureux de son petit effet ; jeune nonagénaire, il tenait à montrer aux amis à quel point il demeurait sportif et vigoureux.

De fait, Gérard Chaliand, l’un des meilleurs géopolitologues français, aura incarné le plus « terrain » d’entre nous. Et il se sera montré physiquement très courageux. Il en avait fallu du courage, de l’endurance, de l’intrépidité et un peu d’inconscience aussi, pour crapahuter des décennies durant dans des terrains authentiquement très dangereux : forêts tropicales, monts escarpés, déserts brûlants, ruines fumantes, du Kurdistan à l’Afrique subsaharienne en passant par le Maghreb, la Corne de l’Afrique, l’Amérique centrale ou encore l’Afghanistan ; cet inlassable marcheur voulait découvrir par lui-même la géographie, les mentalités et les modes de vie et de combat des guérilleros du monde entier, d’abord comme militant (éclairé) puis comme chercheur et essayiste. Fort de ses expériences de terrain, il rédigea des atlas, des essais et des récits, ainsi en particulier de Voyage dans vingt ans de guérillas, ouvrage dont l’une des éditions le présentait en couverture arborant une spectaculaire coiffe de type chapka !

Courageux, il le fut moralement aussi ; absolument libre quant à la forme et au fond de sa pensée, indomptable en termes de liberté de ton et de conviction, Chaliand refusait de se laisser enfermer dans ces cases conceptuelles ou idéologiques, lui le pluridisciplinaire quasi autodidacte n’étant pas passé par l’académie. S’il prônait le pragmatisme, il ne confondait jamais la realpolitik avec le cynisme qui, trop souvent en géopolitique, lui en tient lieu. Mieux : il fut un humaniste qui réussit – notamment dans Mémoire de ma mémoire – à évoquer lucidement un passé extrêmement douloureux, celui de l’extermination des Arméniens par l’empire Ottoman, et à écrire, lui, le fils de rescapé, un… recueil de poèmes. Dans le monde prosaïque et souvent glacial de la géopolitique, la conjugaison des deux reste tout à fait exceptionnelle. Dur avec la médiocrité, le dogmatisme et la paresse intellectuelle, il ne manquait pas de compassion avec les opprimés, mais sans misérabilisme et avec la très juste conviction que seule la puissance dissuasive permet de garantir la souveraineté.

Dans la même veine, il se contrefichait de son aspect vestimentaire. Mon tout premier souvenir direct aux côtés de celui que j’avais bien sûr lu naguère à Sciences-Po, remonte aux commencements de l’émission « C dans l’air », au lendemain du massacre islamiste du 11-Septembre. Déjà sur le plateau, j’entendis soudain un « Chaliand ! » lancé à la cantonade en guise d’auto-annonce et de salutation ; me retournant, je le vis, alerte, sans veste et vêtu d’un épais chandail à grosses mailles, d’un pantalon de velours et de godillots de campeur ! Un homme décidément libre de conventions… Il fut aussi un grand pédagogue, soucieux de transmettre ce qu’il avait appris ; sa considérable bibliographie ainsi que ses enseignements, en France et à l’étranger, en témoignent. Il prenait soin, dans ses conférences, émissions médias ou interventions en colloque, de rappeler à quel point telle situation était complexe, tel conflit s’articulait autour de ressorts divers. « Eh oui, c’est compliqué… », rappelait-il sans aménité à des interlocuteurs tentés par le simplisme ou le manichéisme.

Je le vis une dernière fois en septembre 2024 pour lui remettre le Prix de l’œuvre géopolitique des Rencontres internationales géopolitiques de Trouville sur Mer, tout récemment créé et dont il était par conséquent le premier récipiendaire [précédant le tandem Yves Lacoste et Béatrice Giblin, puis Jean-Yves Le Drian en 2026]. Il me rejoignit sur l’estrade après que je l’eus appelé puis invité à dire quelques mots. Là, devant quatre cents personnes dont plusieurs ministres, généraux, diplomates, proviseurs, universitaires, étudiants, élèves de lycées et autres élus, nous assistâmes à du grand Chaliand : « Comme le disait Henry VIII d’Angleterre à ses femmes, ce ne sera pas long… ». Éclat de rire général dans le vaste Salon des gouverneurs, et imperceptible sourire de satisfaction de celui qui savourait son effet ! Long, il le fut en revanche, l’une des dernières fois, pour le plus grand plaisir des passionnés de géopolitique. Peu de temps auparavant, il m’avait proposé un projet de livre dans la collection « Géopolitiques » que je venais de créer aux Presses universitaires de France. Mon accord avait été immédiat. Cet ouvrage n’existera pas. Et Gérard manque déjà cruellement à la discipline.

Frédéric Encel est docteur HDR en géopolitique de Paris VIII, professeur de Questions internationales à Sciences-Po Paris, membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques et Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, Chevalier dans l’Ordre national du Mérite.

Un homme qui fait honneur à l’Homme

Par Arnaud Blin*

Gérard Chaliand ! Je l’ai toujours appelé Gérard. Sa femme, ses proches l’appelaient plutôt Chaliand. Question de génération probablement. Lui était né en 34, moi en 60. Nous n’appartenions pas à la même époque. Il avait vu les Allemands rentrer dans Paris. Moi, j’avais plutôt de vagues souvenirs de la guerre d’Algérie, au cours de laquelle il s’était impliqué auprès des révolutionnaires. En revanche, je me souviens très bien de 1968 et des « événements ». Précisément l’année où j’ai vu Gérard pour la première fois. Mes parents étaient proches des frères Cohn-Bendit, donc au cœur de l’affaire. Ils avaient rencontré Gérard par l’intermédiaire de ses copains de Langues O, les Mangin, l’un d’entre eux étant marié à cette époque à l’amie d’enfance de ma mère, Michèle Scapula. Mon premier souvenir : Gérard et mon père revenant essoufflés, en sueur, et ensanglantés d’une confrontation avec les CRS ! « Ce coup-là, s’était exclamé Gérard, c’était vraiment chaud ! » Pour reprendre leurs esprits, ils nous avaient emmenés « canoter » sur la Marne et je me suis retrouvé dans une barque avec Gérard. Notre premier tête à tête. Pas le dernier. C’est là qu’il m’offrit son couteau, un Opinel. Il m’expliqua : « C’est important d’avoir son couteau, moi j’ai toujours le mien avec moi ». À partir de là, notre amitié était en quelque sorte scellée. Elle durera jusqu’à sa disparition, soit près de soixante ans, au cours desquels il m’offrit une douzaine de couteaux, deux par décennie, que je garde précieusement.

Par la suite, mes parents s’étant installés aux États-Unis, Gérard passait nous rendre visite une ou deux fois par an. Il allait voir ses cousins, André et Jean-Claude, à Los Angeles et il s’arrêtait d’abord à Washington pendant quelques jours. Après quoi, il effectuait une tournée de conférences à travers les États-Unis qui le menait jusqu’à la côte ouest, puis il repartait dans l’autre sens. À l’époque, la France lui avait tourné le dos mais les Américains, embourbés au Vietnam, surent apprécier ses connaissances et ses analyses à la fois originales et percutantes, comme les événements le prouveront. Très proche des mouvements contestataires mais apprécié aussi des spécialistes de tous bords, il rencontrait tout un tas de gens qui défilaient à la maison. Je me souviens d’I.F. Stone, figure légendaire de la gauche étasunienne (et auteur d’un best-seller sur la mort de Socrate !), de Bill Quandt, l’architecte de la politique américaine au Proche-Orient, qui conseilla plusieurs présidents démocrates et républicains, et fut un grand ami de Gérard.

À cette époque, comme à beaucoup d’autres, Gérard était juste financièrement et ces conférences lui permettait de se renflouer. Il en gardera une reconnaissance profonde vis-à-vis du peuple américain. Et c’est vrai qu’il était très respecté de ce côté de l’Atlantique, comme il le deviendra d’ailleurs en France après la publication de l’Atlas Stratégique. Plus tard, alors que j’effectuais mes études de sciences politiques, je suivis un cours avec une dame inconnue alors, mais qui allait avoir de hautes responsabilités par la suite : Madeleine Albright, première femme Secrétaire d’État de l’histoire des États-Unis. Celle-ci nous donna sa liste de livres pour le séminaire. Il y en avait trois… dont l’un signé Gérard  Chaliand ! Quoi, MON Gérard ! J’avoue avoir été un peu ébranlé car Gérard, pour moi, c’était ce copain qui passait régulièrement et avec qui on faisait la fête. « Lisez cet auteur, dit-elle alors en montrant son ouvrage, c’est le meilleur spécialiste mondial sur toutes ces questions » [ce qu’on désigne aujourd’hui comme les conflits asymétriques]. À cet instant, je compris que le bonhomme avait une dimension que j’ignorais complètement. Certes, j’avais vu ce défilé de personnalités, mais ça ne me disait pas grand-chose. Mes héros à moi venaient plutôt du monde du sport ou du cinéma et I.F. Stone à côté de Pelé ou de Belmondo, ça ne pesait pas lourd.

Pendant une dizaine d’années, je vis Gérard sporadiquement avant qu’on ne se rapproche à nouveau personnellement et puis professionnellement. Étudiant à Boston alors qu’il était installé une partie de l’année à Montréal, j’effectuais régulièrement le voyage vers le Québec et vice-versa. Lui-même s’était noué d’amitié avec Stanley Hoffmann, le grand spécialiste des relations internationales d’origine française et il était invité régulièrement pour donner des conférences à Harvard. Au Québec, il avait son vieux cercle d’amis, les Larue-Langlois et Carole Laporte, une artiste peintre. Le père, Jacques Larue-Langlois était un des fers de lance du mouvement indépendantiste québécois, ce qui lui avait valu d’être emprisonné, et le fils, François, un personnage haut en couleur, spécialiste de Gracchus Baboeuf, malheureusement disparu beaucoup trop tôt, comme Carole Laporte.

Durant les longues soirées passées autour d’un feu, nous lisions parfois des poèmes mais le plus souvent, la conversation s’orientait vers les grands problèmes du monde et vers la littérature. Dans tous ces domaines, la culture de Gérard était incomparable et il passait avec la plus grande facilité de Shakespeare à Sékou Touré, de Cervantès aux conflits du Proche-Orient, des Conquistadors à la politique de la Maison-Blanche. De ses aventures et mésaventures, comme il disait, aux quatre coins du monde, il avait des dizaines d’histoires et d’anecdotes allant du ridicule au tragique, car il avait un grand sens du tragique. Outre la passion des voyages et la lecture, Gérard et moi partagions une attirance pour les grandes épopées et certains thèmes revenaient régulièrement, comme la conquête de l’Amérique, celle des Mongols ou encore la résilience des Byzantins. Gérard aimait par-dessus-tout les irréguliers, les improbables qui, comme Gengis Khan ou Cortès partaient de rien pour conquérir des empires. Mais il avait surtout un faible pour les victimes, pour les vaincus, les Aztèques, les Incas, entre autres, qui s’étaient effondrés mais avaient résisté jusqu’au bout. Il aimait citer la phrase de Brennus, « Malheur aux vaincus ! ». Et lui, l’Arménien, dont l’oncle avait refusé de baisser les armes face aux troupes ottomanes, en savait quelque chose. Il mettra longtemps avant d’aborder le sujet publiquement. Mais le moment venu, il sortit un chef-d’œuvre, Mémoire de ma mémoire, peut-être son plus beau livre.

C’est ce qui le poussa auprès des mouvements de résistance qui, sur tous les continents, tentaient de repousser les envahisseurs et les oppresseurs. Il leur était proche à ces mouvements, mais il était sans concession dès lors qu’il relatait et analysait leurs stratégies ou dénonçait leurs dérives. Il était très dur avec le Che par exemple, avec qui il ne s’était pas entendu, ou avec les guérillas colombiennes, mais admiratif devant les résistants de Guinée, d’Érythrée ou du Vietnam. Ces moments passés ensemble étaient toujours joyeux, chaleureux, enthousiasmant pour tout dire. À une exception : le passage des frontières ! Et Dieu sait que je redoutais ces moments où nous passions en voiture du Canada aux États-Unis ou des États-Unis aux Canada ! Face aux douaniers, donc face à l’autorité, Gérard changeait brusquement de personnalité et le fauve se réveillait en lui. Devant cet ennemi, il bondissait à la moindre provocation, et même à la moindre question et, pour un simple contrôle de passeport, nous nous retrouvions pendant deux ou trois heures à la merci de ces hommes et femmes en uniforme. Cette propension à défier les polices des frontières lui vaudra d’ailleurs d’être interdit de séjour aux États-Unis. Mais tout ça collait avec le personnage, qui refusait tout autorité, et tout abus d’autorité.

Cette agressivité, je la retrouvais plus tard lorsque nous avons travaillé ensemble sur divers ouvrages. À peine mes diplômes en poche, il me contacta pour l’aider à rédiger un dictionnaire de stratégie que lui avait commandé son éditeur et ami André Versaille. À partir de là, nous avons collaboré une dizaine d’années sur plusieurs projets. Dans le travail, Gérard était magnifique. Il faisait entière confiance et dès le départ, me traita d’égal à égal alors qu’il était une vedette et moi un inconnu. Au niveau des rémunérations, il me laissait la plus grosse part du gâteau. Le travail s’effectuait toujours dans la bonne humeur. En revanche, dès lors qu’on négociait un contrat avec un éditeur ou que nous effectuions un entretien avec des journalistes et le fauve ressortait de sa tanière !

Il faut dire que face aux médias, et pour ses conférences, l’homme était impressionnant. Il arrivait les mains dans les poches, sans une seule note et partait au quart de tour, puis sans relâche pendant une heure ou deux, tenait son parterre en haleine. S’il était une véritable bête de scène, lui-même préférait les petits comités et les soirées entre amis. Les plus mémorables auxquelles j’eus la chance d’assister, c’était avec son ami de toujours, Bernard Mangin. Là, ils envoyaient le feu d’artifice avec des joutes de haut vol sur les sujets les plus variés, en général dans un épais nuage de fumée. C’était du grand art. Ah, si j’avais pu enregistrer ces conversations !

Outre sa générosité, son intelligence, sa grande culture, son sens de l’humour, son allégresse physiologique (chaque jour, il s’imposait des centaines d’abdominaux), je retiens surtout un homme qui, à peine entré dans l’âge adulte, traça sa route dont jamais il ne dévia, ce qui lui permit de maintenir un esprit jeune et indépendant et une pensée originale et ouverte. D’une lucidité politique à toutes épreuves, il ne tomba dans aucuns des pièges où s’engouffraient des générations entières. Imperméable aux nombreuses tentations de carrières bien rémunérées qui s’offrirent à lui, il préféra garder coûte que coûte son indépendance, même durant les moments les plus difficiles. Et Dieu sait qu’il en connut ! Je me souviens en particulier d’une conversation, dans un café parisien. À la question « Comment ça va ? « , il me répondit: « Il ne me reste que 60 $ sur mon compte. Mais ça va aller, la vie est belle ». Face à mon étonnement, il sortit un dossier de son cartable et dévoila tout un tas de cartes qu’il étala sur la petite table. « Regarde, me dit-il avec un grand sourire, tu as devant toi le prochain best-seller. Je vais le présenter à un éditeur cet-après midi ». J’avoue avoir été un peu incrédule. Et en guise d’explication: « C’est un atlas stratégique, ça va révolutionner notre vision du monde ». On connaît la suite : des centaines de milliers de ventes, des dizaines de traductions et, de fait, une véritable révolution intellectuelle. La gloire aussi d’une certaine façon, qu’il ne recherchait pas, et, enfin, un peu de confort matériel dont il se servit uniquement pour préserver son indépendance et pour voyager, encore et toujours.
C’était tout ça Gérard et bien d’autres choses encore. « Un homme » pour reprendre la phrase d’un de ses stratèges préférés, Montecuccolli, « qui fait honneur à l’Homme ».

* Arnaud Blin est historien et a coécrit Dictionnaire de stratégie et Histoire du terrorisme avec Gérard Chaliand.

Gérard Chaliand, le guerrier poète

Par Claude Burgelin*

Un flash pour commencer. L’antre parisien de Chaliand, son pied-à-terre des décennies durant entre deux expéditions, était comme son autoportrait. Un studio perché au quatrième étage d’un escalier raide dans un quartier un peu à l’écart. Moins de 25 m2. Un aménagement sommaire mais à sa façon noble dans sa rigueur et son économie. Quelques livres, quelques dossiers, mais rien qui traîne ; au mur, un petit nombre de photos, de reproductions, de rappels de l’Orient ou de l’Asie. Peu d’objets, quelques tissus en belle matière. Un placard à vêtements à peine rempli, une cuisine minimaliste. Un mélange très pensé d’art de la présence (chaleureuse, élégante dans sa sobriété) et de la demeure d’un guerrier (on ne s’encombre de rien, prêt à partir sur l’heure).

À bien des égards, rien n’est plus paradoxal que l’amitié durable qui m’a lié depuis 1961 jusqu’à l’été 2025 à Gérard Chaliand. Je suis un intellectuel frêle, peu aventureux, n’ayant guère couru le monde ou respiré l’air de la guerre. « J’ai, dit Gérard, halé tous les possibles dans un constant assaut ». Je n’ai fait que suivre des chemins tout tracés à l’intérieur de l’Université et de l’Hexagone…

Je connais Gérard depuis les années sombres de la guerre d’Algérie. J’ai passé avec lui des nuits et des nuits à garder, tapi dans l’obscurité, la librairie Maspero, une des cibles visées par les attentats de l’OAS. Pour occuper le temps, nous parlions ou plutôt il parlait et je l’écoutais, moi étudiant de vingt ans, lui, de quelques années mon aîné, ayant déjà une large expérience du monde et de ses conflits. J’ai beaucoup appris de lui, de sa façon de maintenir en éveil exigence et lucidité, de se défier des appréciations sommaires, d’être aux aguets dans l’observation du monde et de ses conflits. Il m’insuffla oxygène et liberté par sa façon de ne pas s’embarrasser de mots inutiles et d’aller à l’essentiel.

Les dieux ont doté Chaliand d’une allégresse physique et mentale exceptionnelle. Propulsé dès sa jeunesse par « l’ardeur d’en découdre et de se découvrir » et par « un désir impérieux d’aventure », son existence a été une traversée des espaces, des lignes et des temps d’une rare intensité, un « feu nomade » continûment rallumé. « Je n’ai pas misé ma vie à demi / j’ai tout jeté dans la balance ». Mais en sachant saisir sa chance, évitant les risques vains et calculant la bonne façon de se lancer. Faisant de la réussite de cette trajectoire un des enjeux de son existence.

Des voix plus autorisées que la mienne diront tout ce que lui doivent la géopolitique et la polémologie. Ce que lui avaient appris le savoir de la peau, les sentiers minés, la mort frôlée, la connaissance des terrains, des cultures, des êtres et souvent des langues – tout ce qu’ignorent ceux qui ne se fient qu’à la puissance de leurs armes et de leur technologie.

La méditation sur la guerre et ses stratégies a été le théâtre de sa pensée et de son action. Mais lui importait – plus que tout ? – la scène de la littérature. Elle fut toujours sa source, son garde-mémoire, sa rampe de lancement. Pas de rencontres avec lui dans les quelque soixante années de moments partagés où elle ne soit intervenue au détour d’une phrase ou d’un instant. Elle a été un des étayages constants de la vie de Gérard. De Gilgamesh à Marivaux, de Tolstoï à Hemingway, de Quevedo à Chandler. Le roman depuis les grands récits épiques aux meilleurs Série Noire, mais plus que tout la poésie, d’Homère à Apollinaire ou à Cendrars1.

Il a ainsi célébré sans cesse par les ressources de la poésie les rencontres de l’éternel et de l’éphémère comme elles s’offrent à qui sait les cueillir. L’art de la guerre s’est voulue souvent art de la rapidité, de l’intrépidité, de la fulgurance. La poésie obéit aux mêmes exigences quand elle est parole vive, risque pris, flèche qui transperce, musique qui s’envole.

Le poète guerrier qu’il a été un poète du lieu, des moments et des silences un peu partout sur la planète, gardant en lui « l’odeur de l’armoise en Mongolie », « les ruelles désertes de Venise la nuit », « les chants macédoniens, le soir, dans les cafés de Skopje », « la steppe russe mélancolique comme un cimetière tatar »; la nostalgie de ces moments parfaits que seuls quelques mots peuvent dire. Et il a été un admirable poète de l’amour. « Je te regardais dormir, émerveillé comme jamais / suspendu à ton souffle / et pour la première fois j’ai souhaité arrêter le temps », dit-il d’une de ses compagnes. Évoquant ces moments d’émotions et de splendeurs partagées, il écrit, au soir de sa vie : « On n’en finissait pas d’attraper du temps par coulées de bonheur au fil incertain des jours ».

Jusqu’à la grande vieillesse, il a respiré la force, l’appétit de vivre, un goût impérieux du bonheur et de l’amitié. Tout en gardant, lui le fils d’exilés et le descendant d’un peuple d’assassinés, mémoire de l’Arménie massacrée et conscience de la précarité des jours. « Ma vie se souvient de ce qu’elle n’a pas vécu ». Mémoire de ma mémoire (2003) fixe en traits inoubliables les ravages et les meurtres qui sont aux origines de sa vie en une déploration qui se refuse au lamento, honorant la résistance, le courage et la douleur de ces vaincus.

L’ivresse de la victoire est exaltante. « J’ai connu les chevauchées jaillies venus du fond de l’Asie, l’or, le rapt, le sang ». Mais jamais il ne laisse oublier ce que la gloire de la conquête a pour contrepartie l’immémoriale saga des massacres, des ruines et du triomphe de la mort. Bouleversant est son récit dans Miroirs d’un désastre de la défaite des Amérindiens face aux conquistadors.

« Voici que bat désormais le vent du retrait ». « Je ne reprendrai plus le grand large ». Au terme du « plus riche des voyages », le poète guerrier devenu un vieil homme a trouvé les mots et les rythmes pour dire en termes très simples et par là même poignants son adieu au monde :
Ma vie touche à sa fin
Je suis serein
Presque détaché déjà
Nul besoin d’être stoïque
Je ne souffre pas
Je décline
Tout ce que j’ai souhaité connaître
Je l’ai connu
Ce que j’avais déjà rêvé de faire
Je l’ai fait
J’appartiens au passé
Comme les femmes que j’ai aimées
Nul besoin d’ajouter des jours arides
À ceux qui furent fastes
Je monte à l’assaut de ma propre mort
Calme et presque droit
On ne se rend pas
S’affirmant prêt à déposer les armes, mais laissant quand même les derniers mots au guerrier, ceux de son oncle arménien au siège de Hadjin (1920), refusant de vivre autrement que libre. « On ne se rend pas2 ».

* Claude Burgelin est professeur émérite de littérature (Université Lyon 2). Il a préfacé les recueils de poésie de Gérard Chaland, Feu nomade (Poésie/Gallimard) et, en 2026, À corps perdus (Les Belles Lettres).

L’homme qui a traversé le monde comme personne


Par Patrice Franceschi*

L’on ne sait rien de Gérard Chaliand, poète de l’action, si l’on ne sait pas que son but principal, du premier au dernier jour de sa vie, a été de demeurer un homme libre – c’est-à-dire un homme pensant et agissant par lui-même, dégagé des contraintes institutionnelles et de tout ce qui embarrasse l’esprit pour saisir ce qui compte dans l’existence et ce qui compte moins. Ce pourquoi sa vie à été avant tout une poésie en acte, aiguisé par le « savoir de la peau » auquel il tenait tant car là se situe la vraie connaissance.

Notre première rencontre date des débuts de la guerre en Afghanistan, dans les années quatre-vingt – c’était hier… Malgré les vingt années qui me séparaient de ce qu’il était déjà – un grand écrivain politique dont le regard stratégique avait révolutionné l’académisme tranquille de la géopolitique contemporaine – nous avons compris tous les deux que nous partagions l’essentiel : un certain regard sur la vie et les hommes. En la matière, j’ai beaucoup appris de lui au cours des décennies qui ont suivies, aussi bien par nos incessants échanges intellectuels que dans les innombrables aventures vécues ensemble, sur terre comme sur mer. Je ne connais personne dont le regard sur l’existence soit aussi véridique. En vérité, il est celui qui m’a le plus appris parmi les hommes.

Une chose me paraît soudain évidente en écrivant ces lignes : pour parler de Chaliand, il faut cesser d’utiliser le passé simple ou l’imparfait et revenir à l’utilisation du présent. Car il est toujours parmi nous et le restera.
Chaliand est un intellectuel de terrain comme notre société n’en produit plus. Le moule est cassé depuis bien longtemps. Chaliand s’est donc produit tout seul, dès les commencements de sa vie d’adulte, avec ce sentiment aigu, qui est aussi le mien, que le temps est strictement compté et que l’existence presse. En un demi-siècle d’action, il a parcouru tous les pays où l’histoire était en gestation dans la violence, devenant l’un des meilleurs spécialistes internationaux des conflits – de la guérilla au terrorisme – et un théoricien reconnu des guerres dites asymétriques. Il enseigne dans le monde entier et les étudiants des écoles les plus prestigieuses ont eu la chance de l’entendre. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi, et en même temps comme déjà dit, un poète à la virilité sensible.

Son itinéraire savant est passé par d’innombrables pays : Vietnam – la grande affaire de sa vie – Guinée-Bissau, Algérie, Kurdistan, Cuba, Afghanistan – qu’il n’a guère aimé – Irak, Erythrée, Colombie, Salvador, et bien d’autres. Chaliand a traversé l’histoire de son temps comme personne, observateur-participant – selon la terminologie qu’il s’était inventée pour lui-même – de la marche du monde. Surtout, il a transformé son « savoir de la peau » en une « conscience » traduite dans une multitude de livres qui font référence aujourd’hui et dont bon nombre sont devenus des classiques. Chaliand aimait être fécond pour le temps long, celui d’après notre passage sur terre. Cet « aventureux » était, par essence, un homme du livre.

Dès mes premiers contacts avec lui, je suis frappé par cette pensée haute qui l’habitait, son sens de la grandeur et de l’épique, sa conscience du tragique de la vie humaine et de l’histoire. La musique de son intelligence est quasi introuvable chez les intellectuels coulés dès leur jeunesse dans le moule des grandes écoles et qui peinent à en sortir. Par son état d’esprit comme par sa manière d’étudier la guerre sur le terrain avant d’en penser les causes et les effets, Chaliand se démarque des pensées dominantes et communes, indifférent à l’air du temps, cette mode fugace et volatile des idées. Refusant d’appartenir à une quelconque institution, il pense librement, il faut le répéter. Peu soucieux de confort matériel, il vit librement. Ayant le sens de cette ancienne grandeur humaine que n’encombraient pas les petites bassesses des hommes, il juge librement. Enfin, il sait que « ceux qui chassent en solitaire doivent tout emporter à la pointe du couteau ». C’est sans doute la meilleure définition de la liberté individuelle que je connaisse. Celle de quelqu’un qui ne subit pas sa vie et a su s’en rendre propriétaire – en payant le prix demandé.


Avec le Vietnam, la guerre d’Algérie a été l’une de ses grandes affaires – et l’une de ses plus amères déceptions. Dès le départ, il a été un farouche partisan de son indépendance et s’est battu pour cela dans des réseaux clandestins. Épris de justice sociale, il a été ensuite un actif tiers-mondiste – comme on disait à l’époque – avant d’en faire la critique la plus intelligente des années 1970 dans un livre qui disait tout : Mythes révolutionnaires du tiers-monde. Enfin, grand défenseur des minorités, il s’est toujours engagé à leur côté, et cet autre point nous réunissait.
L’amitié nous liant nous a amené au fil des années à partager toutes sortes d’aventures différentes. Chaliand me rejoindra pendant de long mois avec sa compagne Sophie Mousset sur la jonque La Boudeuse au milieu des mers d’Asie, et plus tard sur le trois-mâts du même nom dans l’océan Pacifique et ailleurs. Chez les Indiens Yuhup en Amazonie, malgré ses soixante-dix ans, il m’épatera une nouvelle fois par ses capacités d’endurance et cette faculté rare d’être en toute circonstance un compagnon de voyage simple et agréable, d’une humeur joyeuse et constante. Il était également l’homme qui ne se plaignait jamais.
Pour ce qui concernait l’Afghanistan, à l’époque de la guerre soviéto-afghane, terrain de guerre où nous nous étions rencontré et dans lequel je m’étais engagé corps et âmes, Chaliand ne portait pas le même regard que moi sur les moudjahidines, lui qui avait connu l’efficacité des Viet-Cong, leur unité politique et militaire, la stricte idéologie qui les poussait en avant, la discipline rigoureuse dont ils savaient faire preuve. Le désordre des Afghans le consternait, leur désunion chronique l’inquiétait, leur façon anarchique de se battre le décevait, l’immobilisme de leur société le fatiguait. Je lui disais qu’il y avait quelques avantages à ce tableau, par exemple, le fait que les Soviétiques devaient combattre mille têtes à la fois et non une seule – où que l’archaïsme de la société afghane rendait cette dernière solide comme un roc – mais tout cela ne compensait pas les déficiences politiques et militaires aux yeux de mon ami qui, du reste, n’avait pas connu dans ce pays le « choc » émotionnel que j’avais éprouvé, comme beaucoup d’autres. Sans doute, ou peut-être, parce que ce n’était pas sa première guerre.
Nous avons aussi écrit quelques livres ensemble. Celui dont je garde le souvenir le plus fort a été le tout premier, rédigé entre 2001 et 2002. A cette époque, je m’embarque avec lui et notre ami commun Jean-Claude Guilbert, dans l’écriture d’un manifeste intitulé : De l’esprit d’aventure. C’était inévitable après tout ce que nous avions vécu ensemble. Installés dans un cottage des Highlands écossais au bord d’un loch – avec nos compagnes respectives, Sophie Mousset pour Gérard, Julia Du Rietz pour moi – puis l’année suivante dans une chaumière irlandaise du conté de Killarney, nous posons dans ce manifeste trois questions centrales à nos yeux. Qu’est-ce que l’esprit d’aventure ? Quelle est son importance pour l’individu ? Quel rôle joue-t-il au sein des sociétés ? C’est une manière pour nous de proposer une conception renouvelée et originale de cet esprit – bien distinct de la simple notion d’aventure – en redéfinissant les liens qui peuvent exister entre action et réflexion. Une manière de transmettre un héritage profondément refondé, dont l’importance nous semble avoir été négligée. À chacun d’essayer de peser sur son époque à sa façon.
L’écriture de ce livre reste dans mes souvenirs comme l’une de mes plus belles aventures intellectuelles. Et l’un de mes meilleurs souvenirs d’amitié. Ce pourquoi, et contrairement aux apparences, Chaliand est et demeure parmi nous, présent et vivant. Comme par un effet de miroir, il est la mémoire de notre mémoire.

  • Patrice Franceschi est écrivain-aventurier et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle. Il est également aviateur, marin et ancien officier de réserve.