Un homme qui fait honneur à l’Homme

Par Arnaud Blin*

Gérard Chaliand ! Je l’ai toujours appelé Gérard. Sa femme, ses proches l’appelaient plutôt Chaliand. Question de génération probablement. Lui était né en 34, moi en 60. Nous n’appartenions pas à la même époque. Il avait vu les Allemands rentrer dans Paris. Moi, j’avais plutôt de vagues souvenirs de la guerre d’Algérie, au cours de laquelle il s’était impliqué auprès des révolutionnaires. En revanche, je me souviens très bien de 1968 et des « événements ». Précisément l’année où j’ai vu Gérard pour la première fois. Mes parents étaient proches des frères Cohn-Bendit, donc au cœur de l’affaire. Ils avaient rencontré Gérard par l’intermédiaire de ses copains de Langues O, les Mangin, l’un d’entre eux étant marié à cette époque à l’amie d’enfance de ma mère, Michèle Scapula. Mon premier souvenir : Gérard et mon père revenant essoufflés, en sueur, et ensanglantés d’une confrontation avec les CRS ! « Ce coup-là, s’était exclamé Gérard, c’était vraiment chaud ! » Pour reprendre leurs esprits, ils nous avaient emmenés « canoter » sur la Marne et je me suis retrouvé dans une barque avec Gérard. Notre premier tête à tête. Pas le dernier. C’est là qu’il m’offrit son couteau, un Opinel. Il m’expliqua : « C’est important d’avoir son couteau, moi j’ai toujours le mien avec moi ». À partir de là, notre amitié était en quelque sorte scellée. Elle durera jusqu’à sa disparition, soit près de soixante ans, au cours desquels il m’offrit une douzaine de couteaux, deux par décennie, que je garde précieusement.

Par la suite, mes parents s’étant installés aux États-Unis, Gérard passait nous rendre visite une ou deux fois par an. Il allait voir ses cousins, André et Jean-Claude, à Los Angeles et il s’arrêtait d’abord à Washington pendant quelques jours. Après quoi, il effectuait une tournée de conférences à travers les États-Unis qui le menait jusqu’à la côte ouest, puis il repartait dans l’autre sens. À l’époque, la France lui avait tourné le dos mais les Américains, embourbés au Vietnam, surent apprécier ses connaissances et ses analyses à la fois originales et percutantes, comme les événements le prouveront. Très proche des mouvements contestataires mais apprécié aussi des spécialistes de tous bords, il rencontrait tout un tas de gens qui défilaient à la maison. Je me souviens d’I.F. Stone, figure légendaire de la gauche étasunienne (et auteur d’un best-seller sur la mort de Socrate !), de Bill Quandt, l’architecte de la politique américaine au Proche-Orient, qui conseilla plusieurs présidents démocrates et républicains, et fut un grand ami de Gérard.

À cette époque, comme à beaucoup d’autres, Gérard était juste financièrement et ces conférences lui permettait de se renflouer. Il en gardera une reconnaissance profonde vis-à-vis du peuple américain. Et c’est vrai qu’il était très respecté de ce côté de l’Atlantique, comme il le deviendra d’ailleurs en France après la publication de l’Atlas Stratégique. Plus tard, alors que j’effectuais mes études de sciences politiques, je suivis un cours avec une dame inconnue alors, mais qui allait avoir de hautes responsabilités par la suite : Madeleine Albright, première femme Secrétaire d’État de l’histoire des États-Unis. Celle-ci nous donna sa liste de livres pour le séminaire. Il y en avait trois… dont l’un signé Gérard  Chaliand ! Quoi, MON Gérard ! J’avoue avoir été un peu ébranlé car Gérard, pour moi, c’était ce copain qui passait régulièrement et avec qui on faisait la fête. « Lisez cet auteur, dit-elle alors en montrant son ouvrage, c’est le meilleur spécialiste mondial sur toutes ces questions » [ce qu’on désigne aujourd’hui comme les conflits asymétriques]. À cet instant, je compris que le bonhomme avait une dimension que j’ignorais complètement. Certes, j’avais vu ce défilé de personnalités, mais ça ne me disait pas grand-chose. Mes héros à moi venaient plutôt du monde du sport ou du cinéma et I.F. Stone à côté de Pelé ou de Belmondo, ça ne pesait pas lourd.

Pendant une dizaine d’années, je vis Gérard sporadiquement avant qu’on ne se rapproche à nouveau personnellement et puis professionnellement. Étudiant à Boston alors qu’il était installé une partie de l’année à Montréal, j’effectuais régulièrement le voyage vers le Québec et vice-versa. Lui-même s’était noué d’amitié avec Stanley Hoffmann, le grand spécialiste des relations internationales d’origine française et il était invité régulièrement pour donner des conférences à Harvard. Au Québec, il avait son vieux cercle d’amis, les Larue-Langlois et Carole Laporte, une artiste peintre. Le père, Jacques Larue-Langlois était un des fers de lance du mouvement indépendantiste québécois, ce qui lui avait valu d’être emprisonné, et le fils, François, un personnage haut en couleur, spécialiste de Gracchus Baboeuf, malheureusement disparu beaucoup trop tôt, comme Carole Laporte.

Durant les longues soirées passées autour d’un feu, nous lisions parfois des poèmes mais le plus souvent, la conversation s’orientait vers les grands problèmes du monde et vers la littérature. Dans tous ces domaines, la culture de Gérard était incomparable et il passait avec la plus grande facilité de Shakespeare à Sékou Touré, de Cervantès aux conflits du Proche-Orient, des Conquistadors à la politique de la Maison-Blanche. De ses aventures et mésaventures, comme il disait, aux quatre coins du monde, il avait des dizaines d’histoires et d’anecdotes allant du ridicule au tragique, car il avait un grand sens du tragique. Outre la passion des voyages et la lecture, Gérard et moi partagions une attirance pour les grandes épopées et certains thèmes revenaient régulièrement, comme la conquête de l’Amérique, celle des Mongols ou encore la résilience des Byzantins. Gérard aimait par-dessus-tout les irréguliers, les improbables qui, comme Gengis Khan ou Cortès partaient de rien pour conquérir des empires. Mais il avait surtout un faible pour les victimes, pour les vaincus, les Aztèques, les Incas, entre autres, qui s’étaient effondrés mais avaient résisté jusqu’au bout. Il aimait citer la phrase de Brennus, « Malheur aux vaincus ! ». Et lui, l’Arménien, dont l’oncle avait refusé de baisser les armes face aux troupes ottomanes, en savait quelque chose. Il mettra longtemps avant d’aborder le sujet publiquement. Mais le moment venu, il sortit un chef-d’œuvre, Mémoire de ma mémoire, peut-être son plus beau livre.

C’est ce qui le poussa auprès des mouvements de résistance qui, sur tous les continents, tentaient de repousser les envahisseurs et les oppresseurs. Il leur était proche à ces mouvements, mais il était sans concession dès lors qu’il relatait et analysait leurs stratégies ou dénonçait leurs dérives. Il était très dur avec le Che par exemple, avec qui il ne s’était pas entendu, ou avec les guérillas colombiennes, mais admiratif devant les résistants de Guinée, d’Érythrée ou du Vietnam. Ces moments passés ensemble étaient toujours joyeux, chaleureux, enthousiasmant pour tout dire. À une exception : le passage des frontières ! Et Dieu sait que je redoutais ces moments où nous passions en voiture du Canada aux États-Unis ou des États-Unis aux Canada ! Face aux douaniers, donc face à l’autorité, Gérard changeait brusquement de personnalité et le fauve se réveillait en lui. Devant cet ennemi, il bondissait à la moindre provocation, et même à la moindre question et, pour un simple contrôle de passeport, nous nous retrouvions pendant deux ou trois heures à la merci de ces hommes et femmes en uniforme. Cette propension à défier les polices des frontières lui vaudra d’ailleurs d’être interdit de séjour aux États-Unis. Mais tout ça collait avec le personnage, qui refusait tout autorité, et tout abus d’autorité.

Cette agressivité, je la retrouvais plus tard lorsque nous avons travaillé ensemble sur divers ouvrages. À peine mes diplômes en poche, il me contacta pour l’aider à rédiger un dictionnaire de stratégie que lui avait commandé son éditeur et ami André Versaille. À partir de là, nous avons collaboré une dizaine d’années sur plusieurs projets. Dans le travail, Gérard était magnifique. Il faisait entière confiance et dès le départ, me traita d’égal à égal alors qu’il était une vedette et moi un inconnu. Au niveau des rémunérations, il me laissait la plus grosse part du gâteau. Le travail s’effectuait toujours dans la bonne humeur. En revanche, dès lors qu’on négociait un contrat avec un éditeur ou que nous effectuions un entretien avec des journalistes et le fauve ressortait de sa tanière !

Il faut dire que face aux médias, et pour ses conférences, l’homme était impressionnant. Il arrivait les mains dans les poches, sans une seule note et partait au quart de tour, puis sans relâche pendant une heure ou deux, tenait son parterre en haleine. S’il était une véritable bête de scène, lui-même préférait les petits comités et les soirées entre amis. Les plus mémorables auxquelles j’eus la chance d’assister, c’était avec son ami de toujours, Bernard Mangin. Là, ils envoyaient le feu d’artifice avec des joutes de haut vol sur les sujets les plus variés, en général dans un épais nuage de fumée. C’était du grand art. Ah, si j’avais pu enregistrer ces conversations !

Outre sa générosité, son intelligence, sa grande culture, son sens de l’humour, son allégresse physiologique (chaque jour, il s’imposait des centaines d’abdominaux), je retiens surtout un homme qui, à peine entré dans l’âge adulte, traça sa route dont jamais il ne dévia, ce qui lui permit de maintenir un esprit jeune et indépendant et une pensée originale et ouverte. D’une lucidité politique à toutes épreuves, il ne tomba dans aucuns des pièges où s’engouffraient des générations entières. Imperméable aux nombreuses tentations de carrières bien rémunérées qui s’offrirent à lui, il préféra garder coûte que coûte son indépendance, même durant les moments les plus difficiles. Et Dieu sait qu’il en connut ! Je me souviens en particulier d’une conversation, dans un café parisien. À la question « Comment ça va ? « , il me répondit: « Il ne me reste que 60 $ sur mon compte. Mais ça va aller, la vie est belle ». Face à mon étonnement, il sortit un dossier de son cartable et dévoila tout un tas de cartes qu’il étala sur la petite table. « Regarde, me dit-il avec un grand sourire, tu as devant toi le prochain best-seller. Je vais le présenter à un éditeur cet-après midi ». J’avoue avoir été un peu incrédule. Et en guise d’explication: « C’est un atlas stratégique, ça va révolutionner notre vision du monde ». On connaît la suite : des centaines de milliers de ventes, des dizaines de traductions et, de fait, une véritable révolution intellectuelle. La gloire aussi d’une certaine façon, qu’il ne recherchait pas, et, enfin, un peu de confort matériel dont il se servit uniquement pour préserver son indépendance et pour voyager, encore et toujours.
C’était tout ça Gérard et bien d’autres choses encore. « Un homme » pour reprendre la phrase d’un de ses stratèges préférés, Montecuccolli, « qui fait honneur à l’Homme ».

* Arnaud Blin est historien et a coécrit Dictionnaire de stratégie et Histoire du terrorisme avec Gérard Chaliand.

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