Poursuivre l’aventure, à la pointe du couteau

Par François Soulard*

« Malheur aux vaincus » ponctue Gérard au moment de clore la présentation de Memoria de mi memoria à Buenos Aires, en avril 2017. Ce vae victis imparable n’enleva rien à l’ambiance joviale qui régnait parmi les Arméniens venus à sa rencontre. Salle pleine. Deux familles dispersées par la tragédie historique étaient en train de se découvrir en émoi, suite à la démarche initiée par son neveu argentin, Juan Carlos, une année plus tôt. Gérard avait en effet appris l’existence de son neveu suite à la diffusion de son opus publié un peu plus tôt en Argentine. Après la famille immédiate, c’était à la communauté arménienne de Buenos Aires de faire connaissance avec le « tío » européen. Il était reçu chaudement, comme éminence et parent du feu Garabed Chalian, combattant arménien mort lors du siège de la ville de Hadjin par les Turcs en 1920.

Sur l’estrade, Gérard est ramassé et martial. Il accroche son audience avec quelques mots d’arménien et d’espagnol. Pas d’ambages victimaires. Son peuple a été broyé dans le choc des empires européens décidés à abattre leur homologue ottoman. Le livre, chef-d’œuvre s’il en est, est le fruit de vingt d’ans de travail. Passée l’allocution, l’engouement nous précipite dans l’échange. L’homme est altier, friand d’essentiel, sans l’arrogance du prescripteur de savoirs. Il a apprécié les propos gênés – mais sincères – que certains commentateurs ont fait de ses mémoires (la beauté sanglante du texte me happera le soir même). Le jour suivant, je l’interviewe sur le panorama global et la Syrie, en l’entraînant au passage sur le terrain de l’aventure que j’affectionne particulièrement. Enthousiaste, il répond tel qu’en lui-même, sans verbiage.

Dans la foulée, il acceptera deux-trois rendez-vous avec des journalistes locaux. Diagnostic sans appel : impasse du camp euro-atlantique à faire basculer les rapports de force politico-militaires en Syrie et avantage régional obtenu par l’Iran, sur fond de fiasco des États-Unis au Moyen-Orient. La suprématie de l’Occident, pour lui, s’éclipsait face à des nations modernisées et aguerries.

Gérard était en plein dans son élément et il avait l’épaisseur de celui qui a frotté son cuir aux maquis et à l’intimité du monde, s’efforçant d’en extraire une texture sociologique. Baroudeur de quarante années de moins que mon homme, j’étais en plein remue-méninges à cette époque sur la physionomie des conflits irréguliers et informationnels que j’observais sur le continent américain et dans une moindre mesure en Syrie. J’avais mille et une questions, ça tombait bien, Gérard aimait y répondre.

Une amitié de dix ans emboîta le pas à ce contact inaugural. Une ou deux fois par an, sur Paris, nous nous retrouvions pour brasser de long en large ce qui faisait sens pour nous, à l’ère de la Pax americana : l’aventure, l’inertie des « faubourgs » du monde, le nouvel étau sino-américain, l’action irrégulière passée et présente pour tordre le bras à la domination, les appâts idéologiques… Son immense culture historique permettait d’identifier très rapidement les rouages structurels d’une société. Je mesurais progressivement les vertus hors du temps du personnage: une polyculture foisonnante ; le goût du partage ; l’ascèse intellectuelle ; le courage de mener une vie libre et aventureuse. Il était proche, attachant, épris physiologiquement de la poésie et de l’étonnement. Lancé comme « un boulet de canon » sur les plaines du monde, il était devenu une sorte de sentinelle du XXe siècle.
Une telle profusion entraînait presque inévitablement une soif d’approfondissement. En 2016, Gérard avait publié Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental, d’une rare densité conceptuelle. En plus de la lecture frénétique de ses textes, je me lançais spontanément dans sa traduction vers l’espagnol, manière pour moi d’intérioriser la pensée de l’auteur et d’aller de l’avant avec lui. Nous firent de même avec Terrorisme et politique, Les empires, puis en 2023 avec son Atlas stratégique, traduit en anglais et en espagnol, avec l’appui indispensable de son fils Roc.

Gérard rendait compte du basculement du monde, opéré dans le bras de fer permanent des rapports de force. D’autres auteurs constataient ce tournant, sous des prismes différents. Mes modestes observations de terrain, cependant, m’indiquaient d’autres ressorts que ceux fournis par un regard trop strictement réaliste. J’en faisais part à Gérard qui bien sûr ne se laissait pas convaincre facilement. Mais au Kurdistan irakien, en 2019, il m’encourageait à prendre au sérieux mes recherches et à écrire, en valorisant l’audace intellectuelle, du moment que celle-ci n’était pas synonyme de volontarisme. Je m’attelais dans la foulée à des mémoires dont l’écriture reste interrompue, mais dont une partie fut reprise dans l’opus Combattre dans le Nouveau Monde, dédié à Gérard et paru en espagnol en 2026.

En 2024, je suggérais un récit à trois, avec notre ami commun Arnaud Blin, retraçant le rapport au monde que nous avions construit à travers nos générations respectives. Une fois encore, il était partant. Dans ses propos, enregistrés à l’oral en avril de la même année, il insistait sur sa méthode d’approche de l’environnement conflictuel et l’absence paradoxale de détermination du camp occidental. Puis sa santé en décida autrement.

Croiser le chemin de cet arpenteur du monde fut une fortune de la vie et une fantastique accélération pour embrasser la grammaire des conflits et de l’histoire. Je force à peine le trait en disant que sa vitalité a élargi, pour moi en tous cas, l’étendue des possibles en matière d’usage du monde. J’ai été marqué par son tempérament indomptable mené au rythme des convulsions du monde, par son esprit totalement décompartimenté et sa droiture. Pindare, Bouvier, Cortés et Hérodote l’auraient volontiers enrôlé ! L’ami a finalement « assailli sa propre mort », mais son arme intellectuelle, elle, « ne se rend pas ». De fait, deux perspectives me semblent établir un lien ténu entre l’itinéraire de notre poète-guerrier et l’humeur actuelle des affaires globales.
La première a trait au mode d’intelligibilité auquel il a donné forme. Son épistémologie affranchie, trempée dans le terrain et nourrie d’apports expérienciels et doctrinaires, a souligné les écueils de l’ethnocentrisme, des mythes, des œillères dogmatiques et disciplinaires, de la propagande de masse, ainsi que d’autres biais perceptifs découlant de l’esprit du temps. Gérard s’était lui-même cassé les dents sur ces questions et les avait converties en une intelligence « rapprochée » de l’Autre et du réel. À l’heure où le fascisme global avance ses pions et où la plupart des appareils institutionnels sont myopes devant la crise globale qui s’amorce, ce regard indépendant recouvre une nouvelle pertinence, et avec lui les « éclaireurs » capables de produire une intelligibilité plus poussée de la réalité.

La deuxième renvoie à la colossale fresque stratégique bâtie par notre chercheur sur la guerre. L’usage évolutif des rapports de force, que Gérard Chaliand a obstinément décrit de l’Assyrie à la Chine contemporaine, est un bagage dont il faut s’emparer. Pour autant, à l’instar de l’auteur qui manifestait un qui-vive constant vis-à-vis de son environnement, son œuvre n’a pas épuisé la réalité. Des pans entiers de l’architecture stratégique, passée et présente, restent non explorés, y compris sur le terrain de la guerre, du fait de l’enfouissement perceptif dans lequel ceux-ci sont plongés. Les architectures duales et dialectiques en sont un exemple, faisant écho aux contresens stratégiques signalés par Gérard. Nombre d’entre elles restent des « objets non identifiés ». Les appréhender requiert une intelligence d’investigation, d’élargissement et d’adaptation que notre compagnon avait mise au banc d’essai et qui pose en définitive une nouvelle invitation au voyage, au-delà des frontières mentales fixées par la philosophie politique et les rapports de force classiques.

Au fond, n’est-ce pas une excellente nouvelle cher Gérard ? Un monde, beau et tragique, que tu as sillonné comme nul autre, reste à investir. La grande aventure continue, prête à appareiller. Comme un bagage premier, je garde en moi ton élan pour poursuivre ce voyage… à la pointe du couteau.

* François Soulard est chercheur indépendant et fondateur de Dunia. Il a traduit différents ouvrages de Gérard Chaliand vers l’anglais et l’espagnol.

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