Par Juan Carlos Balassanian* (texte traduit de l’espagnol)
Comme toute histoire, celle que je partage avec Gérard n’a ni début ni fin bien établis. Tout commence à la veille du centenaire du génocide arménien, en avril 2015. À l’époque, je publiais en Argentine « Te voy Contar », une suite de récits inspirés des histoires que j’entendais, enfant, de la bouche de mes grands-parents qui avaient survécu au génocide arménien. Dans l’une de ces histoires, le personnage principal est mon arrière-grand-père, le baron Garabed Chalian, héros légendaire de la résistance du village de Hadjin. Or, cette simple mention de Garabed Chalian se transforma en véritable rebondissement.
Un beau jour, je reçus un e-mail d’une simplicité déconcertante. L’auteur du message se présentait comme un « héritier de Garabed Chalian », m’expliquant qu’il était parisien, qu’il avait lu mon livre et qu’il l’avait beaucoup apprécié. Il souhaitait en savoir plus sur mon lien avec Garabed Chalian, se demandant s’il était possible que nous soyons apparentés d’une manière ou d’une autre en raison de notre nom de famille commun. Ma réponse fut immédiate : « Salut tío1 ! ».
Par ce geste, je voulais lui faire comprendre d’emblée que oui, nous étions bel et bien parents. Et le ton de sa réponse est alors devenu informel. Il a commencé à me raconter qui il était. Il m’a dit qu’il avait publié, il y a quelques années « Mémoire de ma mémoire « , dans lequel il révélait ses retrouvailles avec son identité arménienne et où figurait un chapitre consacré à notre ancêtre commun.
C’est à cette époque que j’ai reçu et lu Mémoire de ma mémoire. J’avoue avoir été ému aux larmes par bon nombre de ses paragraphes, en particulier celui-ci : « Si je dois imaginer la mort de Garabed, je veux l’imaginer mourant, un couteau à la main, courageux et tragique ». Je lui écrivis pour le remercier du livre et lui proposais de le publier en espagnol en Argentine. Je ne connaissais pas encore Gérard ! Mais le hasard a si bien fait les choses…
J’avais prévu des vacances en Europe pour le mois de juillet de cette année-là. Le voyage comprenait une visite à Paris. Bien sûr, nous avions prévu avec mon oncle notre première accolade. Gérard était là, avec des lunettes noires qui lui cachaient le regard. « Enfin, tío ! » lui ai-je crié depuis le trottoir d’en face, en ouvrant les bras. J’ai senti qu’il m’observait derrière ses lunettes noires, comme s’il était heureux de reconnaître des traits similaires, et il m’a invité à dîner avec son fils Roc dans un restaurant près de la Sorbonne.
Nous avons commencé à discuter. Je lui ai demandé s’il avait un problème aux yeux, car il n’avait même pas retiré ses lunettes à l’intérieur du restaurant. « Oh non ! », m’a-t-il précisé, « je sors tout juste d’une opération esthétique pour faire disparaître les poches sous mes yeux… »Eh bien, tío ! », me suis-je exclamé, « tu t’es finalement révélé être un homme très coquet ! ». Il a retiré ses lunettes noires pour me montrer son sourire et son regard pour la première fois. J’ai vraiment été impressionné. Gérard avait exactement le même regard et le même sourire que ma mère et mes oncles. J’ai ensuite été témoin de sa coquetterie à plusieurs reprises.
Gérard est arrivé quelques mois plus tard en Argentine. Il a d’abord été présenté comme invité d’honneur à l’Université de Buenos Aires. Le lendemain, on a pu l’écouter au siège local de l’Alliance française. Dans une salle comble, il a parlé de la France d’aujourd’hui (celle de l’époque) et de ses défis en matière de transculturation et d’intégration. Gérard a accordé de nombreuses interviews, dont une à un certain François Soulard, qui suivait mon oncle avec beaucoup d’intérêt. La frénésie de la tournée, des présentations et des interviews s’est achevée par la présentation officielle du livre « Memoria de mi memoria » au siège des héritiers de Hadjin, dans le quartier de Palermo, dans une salle tellement bondée que beaucoup ont dû assister à la présentation debout. J’étais profondément impressionné par la dévotion et le respect solennel que la simple présence de Gérard suscitait pendant son séjour à Buenos Aires. Dès les premiers jours, j’ai été témoin de l’impact qu’il exerçait sur les gens, à l’instar de n’importe quel rock star des années soixante.
Mais j’avoue que ce que j’ai le plus apprécié, ce ne sont pas ses prestations, ses discours et les hommages qui lui étaient rendus, mais plutôt les précieux moments de liberté dont nous avons pu profiter pour discuter en tête-à-tête lorsque son emploi du temps le permettait. Nous avons beaucoup parlé, notamment de la magie de l’identité et des liens indissolubles du sang, de la famille brisée il y a plusieurs décennies, de la tragédie comme cicatrice permanente, de la fierté et, surtout, de l’honneur d’être et d’appartenir à cette communauté d’immortels.
Cet homme était d’une vitalité débordante. Pourtant, la mort était très présente dans ses conversations. « Mourir avec courage, mourir avec honneur », me répétait-il très souvent. Et son visage se transformait chaque fois qu’il en parlait. Gérard considérait la mort comme quelque chose de naturel, même si, au fil de la conversation, on sentait qu’à 83 ans, il préférait tout de même qu’elle reste le plus loin possible. Il aimait vivre et découvrir de nouvelles choses à chacun de ses voyages. Apprendre de nouvelles choses le fascinait vraiment.
Le dernier jour à Buenos Aires, je l’ai conduit en voiture à l’aéroport pour son retour. Soudain, le tío Gérard a insisté : « Tu n’aimerais pas mourir comme notre ancêtre ? En te battant, un couteau à la main, comme l’a fait Garabed ? Tu n’aimerais pas ça, mon neveu ? Tu ne crois pas que c’est la meilleure façon de mourir ? Ce que je donnerais pour mourir un couteau à la main ! En me défendant ! Quelle belle façon de mourir ! Bien sûr que oui, mon vieux !!! ».
Sur le visage de Gérard, j’ai remarqué cet éclat de la passion qui lui était si propre, une lueur dont vous vous souvenez sûrement en ce moment même. Cet homme d’un pragmatisme hors pair et d’une objectivité enviable, célèbre pour la simplicité et l’équanimité de ses propos, m’offrait l’adrénaline de sa profonde humanité. Ses yeux criaient que, pour bien mourir, il fallait mieux vivre. Je lui ai souri et j’ai répondu : « Oui, mon oncle… j’aimerais mourir un couteau à la main, en me défendant. Mais à une condition : que tout cela arrive quand j’aurai presque 95 ans… ». Ma réponse a transformé son élan passionné en un éclat de rire retentissant. « Merde… j’ai parlé avec mon cœur, tu m’as répondu avec ton cerveau ». Il s’est détendu sur le siège de la voiture, et après un soupir, il a reconnu dans un murmure : « Mais tu as raison… il vaut mieux mourir de vieillesse, mourir bien… cela signifierait avoir mieux vécu… il faut mourir bien… je veux mourir bien, mon neveu ».
En juin 2022, je suis retourné à Paris et nous avons organisé un dîner dans son petit studio. Nous avons dîné, discuté et ri comme d’habitude. Après un silence, il a prononcé cette phrase : « Mon neveu, mon heure approche ». « Ne dis pas de bêtises, mon oncle », lui dis-je à l’argentine, grossièrement et machinalement, un peu agacé par sa sincérité. « Si, mon cher, l’heure vient pour nous tous, je la sens proche. Mais je suis serein, j’ai eu une belle vie… ce fut un voyage très intéressant « . Je n’ai pas voulu insister. J’ai servi ce qu’il restait de la bouteille de Chardonnay et nous avons trinqué. « Pourvu que ce ne soit pas aujourd’hui », ai-je dit, et nous avons ri. Puis nous sommes restés un moment en silence, jusqu’à ce qu’il se lève et dise : « Avant que tu partes, j’ai quelque chose à te montrer ». C’était une photo de Garabed Chalian, prise probablement quelques mois avant son destin, le regard droit devant lui, sérieux et impeccablement habillé. Une fois de plus, j’ai frissonné devant notre ressemblance physique, et je l’ai remercié mentalement d’avoir eu la lucidité de rejoindre sa famille avant sa mort, un couteau à la main.
Bien mourir, c’est vivre longtemps. De tous les héritages que l’on puisse recevoir, celui de Gérard Chaliand est pour moi l’un des plus merveilleux. Le bonheur est un parcours, pas une destination. Bien mourir, c’est avoir mieux vécu. J’espère être à la hauteur de ce dont nous avons parlé dans la voiture, tío ! Et je suis heureux de savoir que toi, tu y es parvenu !
* Juan Carlos Balassanian, diplômé en communication sociale, est le neveu argentin de Gérard Chaliand.