Par Alice Ekman*
J’avais croisé Gérard Chaliand ici et là, à l’occasion de conférences et autres rencontres géopolitiques au cours des années 2010. Mais ce n’est qu’en 2021 que j’ai eu la chance de mieux faire sa connaissance et de pleinement saisir le caractère unique et profondément libre de sa personne. Il m’avait alors recontacté spontanément à la suite de la parution d’un de mes textes sur la politique étrangère chinoise, avec un retour de lecteur positif. Qu’un auteur expérimenté et reconnu prenne le temps d’encourager une collègue de cinquante ans de moins que lui, ce n’est pas si courant.
Nous nous sommes revus autour d’un déjeuner pour continuer à parler de la Chine contemporaine, de son projet d’atlas atypique, mais aussi de son travail poétique. La lecture de son premier recueil « La marche têtue » m’a saisi. Puis, alors que je venais de terminer la réalisation de « Mathilde et Rosette », un film sur la Shoah dans le Nord de la France, sur les traces de deux membres de ma famille, la lecture de « Mémoire de ma mémoire », son texte très personnel sur le massacre des Arméniens à travers l’héroïsme de son oncle, m’est apparu plus universel que jamais. Entre les lasagnes et le tiramisu d’un petit restaurant italien, face à cet homme qui ressemblait un peu à un extra-terrestre, une drôle d’idée me vint soudainement à l’esprit, avec une étrange évidence :
- « On va faire un film à partir de tes poèmes. On attaque le tournage autour d’un déjeuner la semaine prochaine, viens avec une sélection de textes que tu aimerais lire. Ok? ».
- « Ok ».
Tout simplement. Pas de plan, pas de trame, pas de budget, pas de société de production, juste Gérard et ses textes, et mon smartphone. À un âge où, probablement plus que jamais, il était prêt à parler de l’essentiel, sans détours, à l’os. Prêt à revenir sur ses souvenirs d’août 1944, quand son père l’emmène au Sénat, le jour où les officiers allemands se rendent. Prêt à assumer le fait qu’il était « avant tout poète ». Prêt à reconnaître que lorsqu’il était jeune, il « trimbalait comme tout le monde des illusions », et qu’aujourd’hui il « n’en a plus aucune ».
Il aurait pu faire du cinéma. Il crevait l’écran dès la première seconde, avec son regard calme, fixe, qui ne fuyait jamais l’objectif. Pleinement conscient de l’importance de vivre dignement, de ne pas gâcher « sa vie unique pour si peu ».
Et surtout de s’amuser, au gré du vent, d’une terrasse d’un café à un tournage improvisé dans des parcs publics, étalé tranquillement sur deux années, de 2022 à 2023. La vie file, le montage sera rapide, le dernier plan évident.
Gérard lit : « Calme, le fond de la mer qui est en moi, l’aube se lèvera quand je n’aurai plus d’aube ». Et s’en va d’un pas tranquille.
Le film « Mémoire vive », portrait de Gérard Chaliand à travers la lecture de ses textes les plus personnels, est visible en accès libre sur Youtube.
Alice Ekman, chercheuse spécialiste de la Chine contemporaine et réalisatrice du film « Mémoire Vive », portrait de Gérard Chaliand à travers ses poèmes.