Le monde me va comme un gant

Par Sophie Mousset*

Lorsque Gérard travaillait sur ses mémoires, je lui ai plusieurs fois suggéré de parler de la façon dont il appréhendait les sociétés, en dehors des références livresques. Il disait ne pas avoir de méthode particulière, je peux cependant raconter comment il s’y prenait pour « prendre le pouls » d’une ville ou d’un village qu’il ne connaissait pas.

Gérard avait des contacts avec de nombreuses personnes, partout dans le monde : anciens compagnons de lutte, étudiants, universitaires, politiciens… Il était régulièrement invité un peu partout où la situation politique était tendue.

Souvent nous arrivions quelques jours avant la date prévue, sans même un point de chute. Nous cherchions un petit hôtel près du centre-ville ou dormions chez des habitants que l’on nous avait recommandés.

Nous cherchions un restaurant modeste et nous y allions tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, nous devenions ainsi des « habitués ». Les autres clients cessaient de nous observer ou finissaient par nous poser des questions, ce qui nous permettait d’en poser à notre tour. Nous observions tout : les expressions, les gestes, les attitudes, la façon de manger, les habitudes culinaires… Je disais que nous avions des enfants déjà grands pour répondre à la curiosité et aux questions les plus courantes. Une femme qui n’a pas eu d’enfants… c’est fort suspect dans une grande partie du monde.
Nous arpentions les marchés, Gérard se faisait cirer les chaussures, achetait des lacets et des cadenas, des petites choses utiles, je choisissais des fruits, des légumes, des herbes ou des épices. Si possible nous allions au musée d’histoire pour visualiser l’histoire du pays. Gérard me racontait les guerres, les invasions, l’évolution des connaissances, les influences, les migrations, les différentes cultures. Il aimait transmettre et ses connaissances semblaient infinies.

J’avais 34 ans quand j’ai rencontré Gérard, il en avait 62. J’avais peu voyagé. Il m’a tant appris…

Et notamment à ne pas croire tout ce qu’on nous dit.

Au début on est aveugle, tout est nouveau et attirant, les gens sont accueillants, on ne voit pas l’envers du décor.

Quand nous allions chez d’anciens étudiants de Gérard ou chez des amis, je rejoignais la cuisine pour retrouver les femmes de la famille. Cela a contribué à m’ouvrir les yeux, les salons réservés aux hommes étaient luxueux, les femmes n’en n’avaient pas toujours et s’asseyaient souvent à même le sol. Elles travaillaient du matin au soir.

J’ai été profondément marquée par le courage, le dévouement, teintés de fatalisme des femmes.

Gérard était très lucide, mais il ne jugeait jamais les sociétés.

Face à la veulerie, la cruauté, la bassesse ou le mercantilisme, il me disait souvent : « Il y a plus de bonnes personnes dans ce monde que tu n’en pourras jamais rencontrer ». Une chose à ne pas oublier en effet.

Nous avons connu des êtres exquis qui se sont avérés être des tueurs et des délicatesses insoupçonnées chez de « belles brutes » comme il disait.
« Amer savoir, celui du voyage » écrivait Baudelaire dans Le voyage. Ce fut le sujet du bac qui révolta Gérard adolescent. Il rendit copie blanche. Beaucoup plus tard, il reconnut cependant la pertinence du propos.

Gérard était l’impatience faite homme, pourtant il supportait les temps morts (nombreux) avec stoïcisme, en fumant sa pipe ou en lisant quelques poèmes. Il pensait souvent à voix haute et me demandait un avis que j’étais bien incapable de lui donner. Il écrivait dans ses carnets. Je lui posais quantité de questions, il aimait y répondre. Le plaisir de transmettre l’a toujours porté, c’est ce qui le faisait écrire.

Il voulait comprendre et pour cela travaillait sans cesse. Nous ne prenions presque jamais de vacances et même quand nous allions chez nos amis Burgelin, en Ardèche, il lisait, prenait des notes ou écrivait.

Il était toujours disponible pour ses étudiants.

Parfois nous étions reçus par des grands de ce monde. Gérard parlait peu, mais juste. Il était écouté.
Pour lui le voyage se faisait autant dans la géographie, l’histoire que les classes sociales.

Il jouissait de la simplicité des choses, des gens et s’accommodait des décors du pouvoir, même s’il détestait cela.

Il nous est arrivé de séjourner dans des endroits très inconfortables, je crois que Gérard aimait bien cela au fond, voyager à la dure et constater que cela n’entamait en rien son intérêt ni sa forme.

Il avait une vitalité exceptionnelle. Un désir de tout voir, tout goûter, il était rarement fatigué, je l’étais plus que lui. J’ai fini par le quitter car je ne parvenais plus à le suivre et je me remettais mal de certaines choses que nous avions vues et vécues. Nous avons continué à travailler ensemble et, à partir de 80 ans, il a enfin appris à prendre un peu le temps de vivre. Si peu, en réalité. Un après-midi de temps en temps, une soirée avec des amis.
Il m’appelait tous les jours et me racontait la dernière blague qu’il avait entendue, il disait aussi : « j’ai fait ma gym ce matin » ce qu’il faisait tous les jours, fier d’avoir conservé un ventre dur et plat. Je lui demandais son avis sur telle ou telle actualité.

Nous sommes restés liés par une profonde tendresse. Gérard était un homme bon et généreux, une belle âme. Il avait beaucoup de tenue et une grande noblesse de sentiments. Jamais je ne l’ai entendu médire de quelqu’un.

Il était très fidèle en amitié, avec les hommes comme avec les femmes, il s’intéressait vraiment aux gens. Je ne connais personne qui est ou fut autant aimé. Lors de ses derniers mois, à l’hôpital, il recevait plusieurs visites par jour et répétait : « la vie est belle ». Il citait aussi Cendrars : « Le monde me va comme un gant ». Il ne cessait d’en admirer l’extraordinaire contraste entre la délicatesse et la brutalité, la beauté et la laideur, la générosité et la cruauté…. le pire et le meilleur.

Il savait exprimer son attachement, sa tendresse et, dans ses dix dernières années, il s’attendrissait en voyant de jeunes enfants pleins de sève. Ses petits enfants lui ont donné beaucoup de bonheur.

Il me manque beaucoup.

 

* Sophie Mousset est ancienne libraire. Elle fut la compagne pendant 20 ans ainsi que l’assistante de G. Chaliand pendant plus d’une trentaine d’années. Elle écrivit quelques ouvrages, ainsi que quelques-uns seule (sur Olympe de Gouges, les Kurdes, ou l’Arménie). Elle fit également partie, avec ou sans lui, de l’équipage de La Boudeuse, navire d’exploration de Patrice Franceschi.

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