Gérard Chaliand, le guerrier poète

Par Claude Burgelin, professeur émérite de littérature (Université Lyon 2). Il a préfacé les recueils de poésie de Gérard Chaland, Feu nomade (Poésie/Gallimard) et, en 2026, À corps perdus (Les Belles Lettres).

 

Un flash pour commencer. L’antre parisien de Chaliand, son pied-à-terre des décennies durant entre deux expéditions, était comme son autoportrait. Un studio perché au quatrième étage d’un escalier raide dans un quartier un peu à l’écart. Moins de 25 m2. Un aménagement sommaire mais à sa façon noble dans sa rigueur et son économie. Quelques livres, quelques dossiers, mais rien qui traîne ; au mur, un petit nombre de photos, de reproductions, de rappels de l’Orient ou de l’Asie. Peu d’objets, quelques tissus en belle matière. Un placard à vêtements à peine rempli, une cuisine minimaliste. Un mélange très pensé d’art de la présence (chaleureuse, élégante dans sa sobriété) et de la demeure d’un guerrier (on ne s’encombre de rien, prêt à partir sur l’heure).

À bien des égards, rien n’est plus paradoxal que l’amitié durable qui m’a lié depuis 1961 jusqu’à l’été 2025 à Gérard Chaliand. Je suis un intellectuel frêle, peu aventureux, n’ayant guère couru le monde ou respiré l’air de la guerre. « J’ai, dit Gérard, halé tous les possibles dans un constant assaut ». Je n’ai fait que suivre des chemins tout tracés à l’intérieur de l’Université et de l’Hexagone…

Je connais Gérard depuis les années sombres de la guerre d’Algérie. J’ai passé avec lui des nuits et des nuits à garder, tapi dans l’obscurité, la librairie Maspero, une des cibles visées par les attentats de l’OAS. Pour occuper le temps, nous parlions ou plutôt il parlait et je l’écoutais, moi étudiant de vingt ans, lui, de quelques années mon aîné, ayant déjà une large expérience du monde et de ses conflits. J’ai beaucoup appris de lui, de sa façon de maintenir en éveil exigence et lucidité, de se défier des appréciations sommaires, d’être aux aguets dans l’observation du monde et de ses conflits. Il m’insuffla oxygène et liberté par sa façon de ne pas s’embarrasser de mots inutiles et d’aller à l’essentiel.

Les dieux ont doté Chaliand d’une allégresse physique et mentale exceptionnelle. Propulsé dès sa jeunesse par « l’ardeur d’en découdre et de se découvrir » et par « un désir impérieux d’aventure« , son existence a été une traversée des espaces, des lignes et des temps d’une rare intensité, un « feu nomade » continûment rallumé. « Je n’ai pas misé ma vie à demi / j’ai tout jeté dans la balance ». Mais en sachant saisir sa chance, évitant les risques vains et calculant la bonne façon de se lancer. Faisant de la réussite de cette trajectoire un des enjeux de son existence.

Des voix plus autorisées que la mienne diront tout ce que lui doivent la géopolitique et la polémologie. Ce que lui avaient appris le savoir de la peau, les sentiers minés, la mort frôlée, la connaissance des terrains, des cultures, des êtres et souvent des langues – tout ce qu’ignorent ceux qui ne se fient qu’à la puissance de leurs armes et de leur technologie.

La méditation sur la guerre et ses stratégies a été le théâtre de sa pensée et de son action. Mais lui importait – plus que tout ? – la scène de la littérature. Elle fut toujours sa source, son garde-mémoire, sa rampe de lancement. Pas de rencontres avec lui dans les quelque soixante années de moments partagés où elle ne soit intervenue au détour d’une phrase ou d’un instant. Elle a été un des étayages constants de la vie de Gérard. De Gilgamesh à Marivaux, de Tolstoï à Hemingway, de Quevedo à Chandler. Le roman depuis les grands récits épiques aux meilleurs Série Noire, mais plus que tout la poésie, d’Homère à Apollinaire ou à Cendrars1.

Il a ainsi célébré sans cesse par les ressources de la poésie les rencontres de l’éternel et de l’éphémère comme elles s’offrent à qui sait les cueillir. L’art de la guerre s’est voulue souvent art de la rapidité, de l’intrépidité, de la fulgurance. La poésie obéit aux mêmes exigences quand elle est parole vive, risque pris, flèche qui transperce, musique qui s’envole.

Le poète guerrier qu’il a été un poète du lieu, des moments et des silences un peu partout sur la planète, gardant en lui « l’odeur de l’armoise en Mongolie », « les ruelles désertes de Venise la nuit », « les chants macédoniens, le soir, dans les cafés de Skopje », « la steppe russe mélancolique comme un cimetière tatar »; la nostalgie de ces moments parfaits que seuls quelques mots peuvent dire. Et il a été un admirable poète de l’amour. « Je te regardais dormir, émerveillé comme jamais / suspendu à ton souffle / et pour la première fois j’ai souhaité arrêter le temps », dit-il d’une de ses compagnes. Évoquant ces moments d’émotions et de splendeurs partagées, il écrit, au soir de sa vie : « On n’en finissait pas d’attraper du temps par coulées de bonheur au fil incertain des jours ».

Jusqu’à la grande vieillesse, il a respiré la force, l’appétit de vivre, un goût impérieux du bonheur et de l’amitié. Tout en gardant, lui le fils d’exilés et le descendant d’un peuple d’assassinés, mémoire de l’Arménie massacrée et conscience de la précarité des jours. « Ma vie se souvient de ce qu’elle n’a pas vécu ». Mémoire de ma mémoire (2003) fixe en traits inoubliables les ravages et les meurtres qui sont aux origines de sa vie en une déploration qui se refuse au lamento, honorant la résistance, le courage et la douleur de ces vaincus.

L’ivresse de la victoire est exaltante. « J’ai connu les chevauchées jaillies venus du fond de l’Asie, l’or, le rapt, le sang ». Mais jamais il ne laisse oublier ce que la gloire de la conquête a pour contrepartie l’immémoriale saga des massacres, des ruines et du triomphe de la mort. Bouleversant est son récit dans Miroirs d’un désastre de la défaite des Amérindiens face aux conquistadors.

« Voici que bat désormais le vent du retrait« . « Je ne reprendrai plus le grand large ». Au terme du « plus riche des voyages », le poète guerrier devenu un vieil homme a trouvé les mots et les rythmes pour dire en termes très simples et par là même poignants son adieu au monde :

Ma vie touche à sa fin
Je suis serein
Presque détaché déjà
Nul besoin d’être stoïque
Je ne souffre pas
Je décline
Tout ce que j’ai souhaité connaître
Je l’ai connu
Ce que j’avais déjà rêvé de faire
Je l’ai fait
J’appartiens au passé
Comme les femmes que j’ai aimées
Nul besoin d’ajouter des jours arides
À ceux qui furent fastes
Je monte à l’assaut de ma propre mort
Calme et presque droit
On ne se rend pas

S’affirmant prêt à déposer les armes, mais laissant quand même les derniers mots au guerrier, ceux de son oncle arménien au siège de Hadjin (1920), refusant de vivre autrement que libre. « On ne se rend pas2 ».

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *