Gérard Chaliand, le plus « terrain » d’entre nous !

Par Frédéric Encel*

« Tape, vas-y fort, n’hésite pas, bon Dieu ! ». L’homme qui, d’une voix feutrée par les ans et de sa gouaille de titi parisien, me demanda amicalement de tester ses abdominaux dans l’un des grands cafés du quartier de Sciences-Po où je lui avais donné rendez-vous, c’est Gérard Chaliand. Après m’être (mollement) exécuté et avoir constaté qu’il les avait « en béton », je le vis sourire de son sourire d’enfant, chauve et glabre au possible, heureux de son petit effet ; jeune nonagénaire, il tenait à montrer aux amis à quel point il demeurait sportif et vigoureux.

De fait, Gérard Chaliand, l’un des meilleurs géopolitologues français, aura incarné le plus « terrain » d’entre nous. Et il se sera montré physiquement très courageux. Il en avait fallu du courage, de l’endurance, de l’intrépidité et un peu d’inconscience aussi, pour crapahuter des décennies durant dans des terrains authentiquement très dangereux : forêts tropicales, monts escarpés, déserts brûlants, ruines fumantes, du Kurdistan à l’Afrique subsaharienne en passant par le Maghreb, la Corne de l’Afrique, l’Amérique centrale ou encore l’Afghanistan ; cet inlassable marcheur voulait découvrir par lui-même la géographie, les mentalités et les modes de vie et de combat des guérilleros du monde entier, d’abord comme militant (éclairé) puis comme chercheur et essayiste. Fort de ses expériences de terrain, il rédigea des atlas, des essais et des récits, ainsi en particulier de Voyage dans vingt ans de guérillas, ouvrage dont l’une des éditions le présentait en couverture arborant une spectaculaire coiffe de type chapka !

Courageux, il le fut moralement aussi ; absolument libre quant à la forme et au fond de sa pensée, indomptable en termes de liberté de ton et de conviction, Chaliand refusait de se laisser enfermer dans ces cases conceptuelles ou idéologiques, lui le pluridisciplinaire quasi autodidacte n’étant pas passé par l’académie. S’il prônait le pragmatisme, il ne confondait jamais la realpolitik avec le cynisme qui, trop souvent en géopolitique, lui en tient lieu. Mieux : il fut un humaniste qui réussit – notamment dans Mémoire de ma mémoire – à évoquer lucidement un passé extrêmement douloureux, celui de l’extermination des Arméniens par l’empire Ottoman, et à écrire, lui, le fils de rescapé, un… recueil de poèmes. Dans le monde prosaïque et souvent glacial de la géopolitique, la conjugaison des deux reste tout à fait exceptionnelle. Dur avec la médiocrité, le dogmatisme et la paresse intellectuelle, il ne manquait pas de compassion avec les opprimés, mais sans misérabilisme et avec la très juste conviction que seule la puissance dissuasive permet de garantir la souveraineté.

Dans la même veine, il se contrefichait de son aspect vestimentaire. Mon tout premier souvenir direct aux côtés de celui que j’avais bien sûr lu naguère à Sciences-Po, remonte aux commencements de l’émission « C dans l’air », au lendemain du massacre islamiste du 11-Septembre. Déjà sur le plateau, j’entendis soudain un « Chaliand ! » lancé à la cantonade en guise d’auto-annonce et de salutation ; me retournant, je le vis, alerte, sans veste et vêtu d’un épais chandail à grosses mailles, d’un pantalon de velours et de godillots de campeur ! Un homme décidément libre de conventions… Il fut aussi un grand pédagogue, soucieux de transmettre ce qu’il avait appris ; sa considérable bibliographie ainsi que ses enseignements, en France et à l’étranger, en témoignent. Il prenait soin, dans ses conférences, émissions médias ou interventions en colloque, de rappeler à quel point telle situation était complexe, tel conflit s’articulait autour de ressorts divers. « Eh oui, c’est compliqué… », rappelait-il sans aménité à des interlocuteurs tentés par le simplisme ou le manichéisme.

Je le vis une dernière fois en septembre 2024 pour lui remettre le Prix de l’œuvre géopolitique des Rencontres internationales géopolitiques de Trouville sur Mer, tout récemment créé et dont il était par conséquent le premier récipiendaire [précédant le tandem Yves Lacoste et Béatrice Giblin, puis Jean-Yves Le Drian en 2026]. Il me rejoignit sur l’estrade après que je l’eus appelé puis invité à dire quelques mots. Là, devant quatre cents personnes dont plusieurs ministres, généraux, diplomates, proviseurs, universitaires, étudiants, élèves de lycées et autres élus, nous assistâmes à du grand Chaliand : « Comme le disait Henry VIII d’Angleterre à ses femmes, ce ne sera pas long… ». Éclat de rire général dans le vaste Salon des gouverneurs, et imperceptible sourire de satisfaction de celui qui savourait son effet ! Long, il le fut en revanche, l’une des dernières fois, pour le plus grand plaisir des passionnés de géopolitique. Peu de temps auparavant, il m’avait proposé un projet de livre dans la collection « Géopolitiques » que je venais de créer aux Presses universitaires de France. Mon accord avait été immédiat. Cet ouvrage n’existera pas. Et Gérard manque déjà cruellement à la discipline.

Frédéric Encel est docteur HDR en géopolitique de Paris VIII, professeur de Questions internationales à Sciences-Po Paris, membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques et Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, Chevalier dans l’Ordre national du Mérite.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *